Alors, d’un prompt mouvement vers eux, j’atteins cette main, la saisis avec force et la rejette dans le vide. Il s’est écarté d’un pas, le visage, comme ce matin, convulsé par la haine.

— J’en ai assez, tu sais, Gilbert ! Si tu es toqué, je ne le suis pas !

Moi, dressé sur mon lit, les cheveux et les traits en désordre, plein de fureur, hors de moi ; lui correct, fleurant l’eau de Cologne, bien peigné, ses manchettes dépassant la manche d’un centimètre, nous nous défions. Javotte s’est levée.

— Vous n’allez pas vous battre pour moi. Ah ! je n’en vaux pas la peine !…

Nous nous taisons un instant : Paul s’est reculé vers la porte contre laquelle il s’appuie, très pâle, sans me regarder. Il est plus que pâle, il est livide. D’une main crispée, il contient son cœur délicat. Je sais qu’il suffit parfois d’une émotion trop vive pour qu’il étouffe. Son geste m’a ému. Je sens, par degrés, fléchir ma colère ; je songe seulement que c’est mon ami et que nous sommes malheureux.

Comme Javotte restée debout attend que je parle, je lui dis :

— Alors ! c’est bien… laissez-moi… laissez-moi seul !

Elle proteste :

— Mais je ne veux pas vous quitter ainsi !… Écoutez-moi, Gilbert. Croyez-moi ; malgré toutes les apparences, je ne veux que votre bien ; et vous, ne songez qu’à vous, qu’à votre mère, à votre santé. Voyez l’état où vous êtes et qui peut vous être funeste. Redevenez raisonnable : soignez-vous et quand vous serez plus calme…

Chacune de ses paroles surprend et choque l’oreille comme ces pièces fausses qui n’ont pas de son. Toutes, l’une après l’autre, me font mal. Je pense : « En ce moment, tu peux encore la voir, l’entendre ; mais tout à l’heure, quand elle serra partie, tu ne la reverras plus. »