Mon cher Paul, je te demande pendant quelques jours de ne pas entrer dans ma chambre. Ce n’est pas que mes sentiments profonds aient changé à ton égard. Ils sont les mêmes. Ce qui nous divise n’a pu altérer qu’en surface l’affection que je te porte. Mais j’ai besoin d’être seul. Je suis sûr que tu comprendras mes raisons. Mettons un peu de silence sur ce qui s’est passé et nous retrouverons bientôt entière notre fraternité d’autrefois.
André.
Voici la réponse de Paul :
Je comprends parfaitement tes sentiments ; je les partage. Je n’entrerai pas dans ta chambre. Je ferai en sorte que tu ne m’entendes pas ; nous réfléchirons chacun de notre côté. J’ai déjà commencé depuis hier, et je puis te dire que je suis certain d’une chose, c’est que notre affection sortira intacte de ce passage difficile.
Paul.
Les jours suivants, dans la solitude de ma chambre où ma mère, elle-même, ne pénètre qu’avec la plus grande discrétion, je pense :
Vois ce qui t’attendrait si tu allais jusqu’au bout de ta folie. Épuisé, sans force pour la joie et pour la douleur, tu es là sur ton lit gardé par Javotte ; tu es couché, elle est debout. Tour à tour brûlant et glacé par la fièvre, il te faut le repos ; il lui faut le mouvement. Le silence te convient ; elle a besoin de bruit. Les émotions te tuent ; elles la font vivre. Tu es une ombre derrière une vitre ; elle est un jardin capiteux. Tout vous sépare ; chaque heure qui te dépouille l’enrichit, car tout vient à elle et tout te quitte. L’empêcheras-tu d’être jeune, ardente, pleine de fougue, d’aimer les fêtes qui te sont interdites, le jeu de pelote, les courses de taureaux ? Que feras-tu, quand, privée d’y aller, elle tambourinera, maussade, la vitre ? Tu te lèveras pour l’accompagner. Raidi par l’effort, je te vois pâle et crispé dans la voiture qui vous emporte. Sur les gradins, tu as auprès de toi son visage éblouissant, dont frémissent les narines. Elle est joyeuse, redressée, dilatée, admirée ; tu es replié, muet, penché, un foulard autour du cou et si vêtu en plein été que tu donnes chaud à tous ceux qui t’entourent. Empêcheras-tu qu’elle soit un objet de désir quand tu es un objet de pitié, qu’elle aime le changement, les excursions, les réunions nombreuses, quand tes forces te permettent à peine de goûter le commerce intime d’un ami ?
Peut-on demander à un être ainsi constitué de se consacrer à un malade, d’assister à son déclin, à sa décrépitude de chaque instant ? Si elle l’aime, c’est la plus triste chose du monde ; si elle ne l’aime pas… Et comment m’aimerait-elle ? Quand je lui ai dit de choisir entre Paul et moi, quand je l’ai mise en demeure de se prononcer, elle s’en est tirée par des paroles de femme et par des larmes ; mais elle n’a pas répondu. Comment m’aimerait-elle ? Je me souviens de cette jolie mercière que je voyais, autrefois, de mes fenêtres, si éprise d’un mari bossu. Je ne pouvais comprendre qu’on pût aimer un être difforme. Encore un être difforme peut plaire par sa bonne humeur, sa force amoureuse. Mais un malade, quoi de plus attristant ?
Non, je vois très clairement ce que serait mon sort, si j’allais jusqu’au bout de mon égarement, à supposer que l’imprévu, la nouveauté, son désir du changement et ce qu’elle apercevrait de romanesque dans l’aventure l’amenassent à consentir. Devant la réalité si décevante, elle ne se résignerait ni ne se révolterait ; elle suivrait tout simplement son instinct qui la porte vers le plaisir. Elle n’est point méchante ; elle ne chercherait pas à me faire souffrir. Quand elle me verrait trop faible pour la suivre, elle me dirait : « Reste tranquille. Repose-toi. Je sors. » Et moi, je songerais à son corps si tentant et si mal défendu, qui est là nu sous la robe, convoité par les hommes qui passent et qu’à chaque instant je risque de perdre. Je serais là, cloué sur mon lit, attendant son retour. Je songerais : « Elle t’appartient ; elle est ta femme et elle est moins à toi que lorsque Paul te la disputait. » Et le soir, quand elle rentrerait amollie, détendue, éteinte, elle me retrouverait à la même place. Je considérerais son visage pâli, son air absent, la fatigue répandue sur toute sa personne, étranglé par la peur d’en deviner la cause, pendant que, sans même s’excuser d’être en retard, sans me rendre le moindre compte de ces heures passées loin de moi, elle se laisserait tomber de lassitude, sur une chaise, avec un grand soupir.
Voyons, l’aimes-tu assez pour accepter ce sort ? Ce que tu éprouves pour elle, est-ce le noble, le pur amour, celui qui se sacrifie dans un sourire et d’une main légère accorde le pardon ? Si tu te taisais, serait-ce par grandeur ou par lâcheté ? As-tu connu avec elle cette partie lumineuse, éternelle et divine de l’amour ? — Non, j’ai connu le poison, le mauvais tourment, le désir seul, plus humain peut-être, que les obstacles alimentent, qu’exalte la jalousie, que ne tue pas la trahison elle-même. Car sa trahison lui a-t-elle fait perdre son attrait sur mes sens ? Si j’envisage peu à peu la possibilité de renoncer à elle, c’est que je suis plus sage que fou, c’est que le penchant naturel de mon être, en dehors de cette crise passagère qu’il traverse, m’incline vers la raison, c’est que mon tempérament, le caractère secret de mon individu m’y portent, c’est que je sens obscurément, mais d’une façon profonde, que je suis organisé pour me vaincre. Il faut le faire ; la vérité est là et non ailleurs. Je me dois à cette noble femme qui m’a élevé, qui m’a suivi, qui, par ses soins, me dispute à chaque minute au mal qui me détruit. Elle est l’abri ; Javotte est le péril. Tout ce qui m’attend d’amer, tout ce qui doit me venir de blessures et de larmes est dans celle-ci ; tout ce que je peux souhaiter d’apaisant, de consolant, la courageuse résignation, la fin adoucie et sereine de mes jours sont dans celle-là. Quel funeste souffle voudrait m’entraîner hors de mon sillon ? Ma destinée est ici ou là. N’est-il pas en mon pouvoir encore d’être l’arbitre ?
Mais comme l’austérité du devoir m’effraie ! Je me vois, ayant opté. C’est fini. La vie n’aura plus de sourires pour moi. Le dimanche qui ouvre la porte de ta semaine ne m’apportera rien… Est-ce possible ?… Alors, devant moi, il n’y aura plus rien, plus rien que la mort ?…
Ne te plains pas. A quoi bon ? Dis-toi ceci, qu’il dépend de toi d’être fort. Sois-le, et tu cesseras de souffrir. Ce qui t’attend, qu’en sais-tu ? Le malheur se fatigue de persécuter les forts, tandis que le faible appelle ses coups. Celui qui se laisse abattre, qui gémit, qui se lamente, ne sort d’une épreuve que pour tomber dans une autre. Il semble que l’infortune joue avec lui, prenne plaisir à ses plaintes. Mais que l’orage, d’aventure, éclate sur un vaillant capable de lui tenir tête, il en va tout autrement. Le malheur, ayant épuisé ses armes, se lasse de poursuivre qui lui résiste, le patient, le résolu, l’impassible qui ne lui offre aucune prise. Le jeu cesse d’intéresser cette puissance mauvaise qui cherche ailleurs une autre victime.