— Maintenant, mon petit, je crois que nous pouvons nous embrasser.
Ma mère, qui n’assistait pas à notre entretien, est entrée dans la chambre. Elle nous a vus réconciliés. Elle a compris. Une émotion qu’elle ne peut contenir bouleverse son fin visage.
— Ah ! dit-elle, je savais bien que tu serais fort, que tu serais courageux et brave, que tu écouterais la raison. Je n’ai pas douté de toi. Dès le lendemain de cette scène, j’ai eu confiance. Je savais que seul avec toi-même, tu te retrouverais, tu mesurerais mieux jusqu’où t’aurait conduit cette malheureuse passion. Enfin, c’est fini. Tu l’oublieras. Nous partirons. Tu es sauvé. Ah ! je suis bien heureuse !…
Cependant, celle contre qui nous avons pris ces fermes résolutions commence à s’inquiéter de notre silence. Elle est passée plusieurs fois sous ma fenêtre. De ma chaise longue, je l’ai aperçue ; j’ai eu la force de ne pas bouger. Je me souviens de lui avoir dit un jour qu’elle portait le béret basque : « Ce béret vous va très bien ». Elle ne l’avait pas remis ; mais ces jours-ci, en passant sous ma fenêtre, elle l’avait.
Enfin, cette lettre m’est parvenue :
Mardi, 5 heures.
Mon ami,
Ce que j’éprouve est insoutenable, et, ne me sentant pas l’énergie nécessaire pour rester ce soir dans cet état d’âme, avant de voir arriver la nuit et sa sombre influence, je ne puis m’empêcher de jeter vers vous ce cri de détresse. Je souffre ! je souffre ! je souffre !
Ah ! comment donner à mes paroles un son capable de vous émouvoir ? Quoi que je fasse, cette lettre ne vous dira pas à quelles douleurs mon âme est en proie… Écoutez-moi, je sais les ménagements qu’exige votre état ; je ne songe pas à vous imposer la fatigue de venir jusque chez moi, je vous demande seulement, je vous supplie de venir à la villa Suzanne qui est en face de vous. Mon amie, Mme Toledo, se met à notre disposition. Vous ne pouvez pas me refuser cette entrevue. Dites-moi que vous viendrez, et ce jour-là du moins la vérité se fera jour. Car je veux que vous sachiez par moi-même que ma conscience ne me reproche rien. Une raison plus forte que ma volonté et devant laquelle j’ai dû m’incliner justifiait mon attitude vis-à-vis de vous, mais au prix de quel sacrifice !
Vous qui avez souffert, vous, mon ami, comprendrez peut-être la sincérité de mon cri.
Vous sentir là, en face, à deux pas de moi, dans l’ignorance de certaines choses et ne pouvoir rien dire ! C’est plus qu’il n’en faut pour ma pauvre tête égarée après d’atroces nuits sans sommeil.
Soyez humain en ne me refusant pas la faculté de vous parler sans retard devant mon amie qui a été la confidente et le témoin de toutes mes angoisses, j’en appelle à votre cœur loyal, et devant l’insuffisance des mots qui traduisent si mal le fond des sentiments, je me désespère, je me tords, je deviens folle !…
S’il est vrai que vous allez partir bientôt, comme déjà on l’annonce, s’il est vrai que cet épouvantable dénouement m’attend dans quelques semaines, pourquoi me laisser agoniser ainsi lentement ?
Pardonnez à ma raison éprouvée le ton et l’accent de ces lignes. Je ne veux pas savoir ce qui a pu me rabaisser à vos yeux ; je sais seulement que j’étouffe, que je sanglote et que peut-être vous ne me croirez pas…
Javotte.
Paul était avec moi quand Olive m’a remis cette lettre. Plus remué par cette lecture que je ne l’aurais voulu, je lui ai dit :
— C’est de Javotte. Je voudrais te la montrer, car à présent nous ne devons plus rien nous cacher ; mais il y a là-dedans une douleur simulée ou réelle que je ne peux pas me résigner à trahir… C’est une femme… Sache seulement que je ne lui répondrai pas.
— Tu as raison. Je ne veux pas savoir ce qu’elle t’écrit. Que m’importe tout ce qu’elle peut inventer à présent !… Mais tu peux t’attendre à un bel étalage de ces phrases auxquelles malgré soi on se laisse toujours prendre… Ce qui me rassure, c’est que notre amitié est désormais à l’abri des entreprises de cette gredine.
Il en parle sans indulgence. Mais il faut se mettre à la place de Paul qui constate avec un peu d’humeur involontaire que c’est à moi et non à lui qu’elle a écrit.