AUGUSTE—Après?
ADRIEN—C'est qu'alors, monsieur, j'implorerais votre protection pour une personne bien digne de votre intérêt, pour une jeune fille dont la position devient intolérable.
AUGUSTE—Eh! eh!... je commence à voir d'où vient le vent, mon jeune homme. Vous voulez parler de cette demoiselle que Jolin a recueillie... En effet, on a fait allusion à une petite amourette, je crois...
ADRIEN—Une amourette, monsieur? Dites un amour qui ne finira qu'avec ma vie...
AUGUSTE—Eh! oui, sans doute! Oh! j'ai passé par là, moi aussi... Mais, mon camarade, il y a donc bien longtemps que cet amour-là dure, pour être aussi enraciné?
ADRIEN—Oh! il date de l'enfance, monsieur. J'aimais Blanche Saint-Vallier longtemps avant de le savoir moi-même. J'étais malheureux chez mes parents; mon père me détestait, et ma mère... me repoussait souvent en pleurant. Et c'est auprès de Blanche que j'allais me consoler. Je fis presque seul mon éducation. Ma mère mourut, et cet événement rompit le dernier lien qui m'attachait à mon père. Je restai seul au monde. Une maison m'était ouverte, cependant; c'était celle de Blanche. L'enfant était devenue jeune fille, et je l'aimais à l'adoration à la folie. Ah! monsieur, vous la verrez... et... Mais je vous ennuie, avec ces détails puérils...
AUGUSTE—Non, non, continuez, continuez! En vous écoutant, je me sens rajeunir; mon cœur bat comme l'aile d'une mouette. Continuez, cospetto!
ADRIEN—M. Saint-Vallier mourut sans laisser de fortune. C'est alors que Jolin vint à Montréal. Il avait connu le défunt; il devait tout naturellement une visite à sa veuve. La beauté de Blanche le frappa; le sort de ces dames parut le toucher. Je ne sais pas comment il s'y prit, mais il finit par leur faire accepter un asile dans sa maison. Jolin est riche; Mme Saint-Vallier ambitieuse; cela explique tout. Je fis l'impossible pour ouvrir les yeux à cette mère imprudente; inutile! Quant à Blanche, elle pleura, mais il lui fallait obéir. Trois mois se sont écoulés depuis cette époque. Or, il y a huit jours, je reçus une lettre de Blanche m'annonçant qu'elle était en proie à des persécutions odieuses. Sa mère veut lui faire épouser son soi-disant protecteur, et sa résistance l'expose à d'indignes traitements. Elle n'est ni plus ni moins que prisonnière. Je suis accouru immédiatement; mais depuis huit jours que je suis ici, je n'ai pu réussir à me mettre en communication avec elle...
AUGUSTE—Vous me contez-là une jolie histoire! Allah kerim! voyons, mon garçon, on m'a dit que vous étiez homme de loi, vous devez savoir par conséquent qu'il y a dans les statuts anglais quelque chose qui s'appelle writ d'habeas corpus; et veramente! si, comme vous le dites, cette demoiselle est retenue contre sa volonté...
ADRIEN—Vous ne m'avez pas compris, monsieur; la contrainte où vit Blanche est surtout une contrainte morale. Elle m'aime, je le sais; mais s'il lui fallait quitter sa mère...