AUGUSTE, ADRIEN.
AUGUSTE, à Adrien qui est allé s'asseoir dans un coin—Allons, jeune homme; ne vous laissez pas gagner par la tristesse. Que diable! il faut être plus philosophe que cela.
ADRIEN—Hélas! quelle déception! A vous voir imposer vos volontés, vos caprices à ce Jolin, j'avais cru...
AUGUSTE—Adrien, je vous dois une explication. Je ne voudrais pas que vous fussiez en droit de m'adresser, même de pensée, le moindre reproche. Rappelez vos souvenirs, mon cher garçon; je ne vous ai jamais donné l'assurance positive de vaincre les obstacles que rencontrait votre mariage. J'étais moi-même trop incertain du succès de mon audace. Sans vouloir révéler mon secret, je vous ai toujours laissé soupçonner combien mon autorité sur Jolin était de nature précaire. Dites, cela n'est-il pas de la plus exacte vérité?
ADRIEN—Je le sais, je le sais; mais...
AUGUSTE—Vous trouvez ma conduite folle, absurde, n'est-ce pas? Vous vous demandez dans quel but, n'ayant aucun moyen légal d'obliger à une restitution cet homme de mauvaise foi, je suis venu m'établir chez lui, le vexer, le tourmenter de mille manières, au risque d'être honteusement expulsé quand la ruse serait découverte. D'abord, j'ai dû m'assurer si la probité aurait quelque influence sur cet homme à qui j'avais confié ma fortune. En découvrant à qui j'avais affaire, j'ai cru pouvoir l'effrayer par mon assurance, et l'amener à me proposer lui-même une transaction avantageuse. Ces dîners, ces réceptions continuelles n'avaient pas seulement pour but d'induire en dépense le spoliateur de mes biens; je désirais me faire des amis, et empêcher Jolin de me tendre des pièges. Vous le voyez, mon cher enfant, mon plan n'était pas tout à fait dénué de sens commun. Il était sur le point de réussir. Pour assurer sa sécurité et se débarrasser de moi, il eût accepté le partage des biens... Une révélation prématurée est venue tout gâter...
ADRIEN—Oh! je ne vous accuse pas. J'ai pu apprécier la généreuse nature qui se cache sous vos apparences frivoles. Oh! non, je ne me plains pas de vous, car je vous dois les quelques jours de bonheur que j'ai passés auprès de Blanche.
AUGUSTE—Courage donc, morbleu! Il ne faut pas mettre les choses au pis. Nous ne sommes plus au temps ou l'on mariait les filles malgré elles... Blanche tiendra bon; la mère imbécile finira par ouvrir les yeux...
ADRIEN—Et vous, monsieur?
AUGUSTE—Moi? Je m'engage matelot à bord du premier voilier en partance dans le port de Québec. Et ce qui me sera le plus pénible en cela, mon cher garçon, ce sera de vous quitter. Par Mahomet! vous m'avez ensorcelé.