CAYOU—Comment il a fait sa fortune? C'est pas aisé à dire, ça. Le vieux DesRivières était mort; le fils Auguste, un mauvais sujet qui s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé. Jolin montra des actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant toutes les propriétés. Ça parut drôle; mais les actes étaient en règle; la signature était bonne; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps là, Jolin s'est toujours enrichi; il a amassé piastre sur piastre, et il s'est retiré au Domaine où il vit comme un ours.
AUGUSTE—Et ce jeune homme, ce mauvais sujet, l'exilé, en a-t-on jamais entendu parler? Est-il jamais revenu dans le pays?
CAYOU—Non; quand les autres exilés sont revenus, j'ai entendu dire comme ça, à travers les branches qu'il avait péri en voulant s'échapper du bâtiment qui les emmenait dans les pays chauds, aux Barmules qu'ils appellent ces pays-là, je pense. Mais y avait pas de danger qu'il se remontre par icitte. Il avait affronté une jeune demoiselle qu'il avait mariée en cachette, dans les États; épi tué son beau-frère en duel, comme y disent, parce qu'il voulait venger ce qu'ils appellent l'honneur de la famille. Après ça, y fut s'fourrer parmi les révoltés des paroisses d'en-haut. Il fut poigné, condamné à être pendu, un tas d'affaires; enfin il fut exilé avec les autres. Toujours qu'il est mort, et ma foi, y a pas de mal à ça: y en a toujours assez de ces vauriens-là dans le monde!
AUGUSTE—Amen! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu'il passe pour honnête homme?
CAYOU—Hum! hum! Jolin est un peu avaricieux: Il paraît qu'il shave un peu dur. Et pis, y a la bande de voleurs du Carouge qui ont l'air de pas trop l'haïr...
AUGUSTE—Une bande de voleurs?
CAYOU—Oui, des tueurs, des meurtriers, qui volent le monde, les églises, tout. Tenez, je vous assure que c'est pas trop hardi de s'aventurer sur la route, le soir, de ce temps-citte. Et puis y en a qu'ont vu Jolin—à ce qui paraît—rôder la nuit avec des gens qu'avaient une petite mine. Enfin, c'est un homme qui fait jaser, quoi.
JOSEPTE—C'est honteux de répéter de pareils bavardages. Parce que M. Jolin est un homme qui sort pas beaucoup, parce qu'il vit un peu seul, les gens de Sillery font des tas d'histoires; c'est honteux!
AUGUSTE—Vous dites que Jolin vit seul au Domaine?
JOSEPTE—Seul... pas tout à fait. Depuis quelque temps y s'est ennuyé; il a fait venir chez lui une veuve avec sa fille... du beau monde, mais qu'avaient pas la tôle. C'est une bonne œuvre qu'il a faite là.