Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.
Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse, éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à narine délicate ?
Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des idées particulières, originales et fort différentes de celles des hommes.
Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel et de simplicité.
Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes ; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir.
Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune l'animait ; des idées de vengeance se présentaient et il balançait sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité de façon très pressante.
C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir s'exaspérant par la contrainte.
Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée lorsqu'il allait au village.
On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie du grand clos afin de prendre le sentier du bois.
Comment la chose advint-elle ? Fut-ce la Guélotte qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise ? Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte ? Toujours est-il qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il respirait dans sa prison.