Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes, et bientôt il fut dans la cour.
Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de chercher pâture : il y avait longtemps qu'il n'avait fait une tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de son désir et de sa volonté, son maître ou un autre : aussi garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les plus directes, du côté du sentier de Bêche.
C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre, il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin, l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y établir.
Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le verbiage inutile, les « ravaudages » sans fin, et s'il avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût échappé, momentanément tout au moins.
Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard : il l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si malencontreusement l'interrompre dans son effort.
Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays.
Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur : celui-là devait en être.
C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa randonnée ; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de Longeverne pour le balîvage annuel.
Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage : les jeunes baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du double ; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et toutes les pousses mal venues des différents « cépages » du canton.
Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se réunirent.