Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il parla affectueusement.

L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que se porta d'instinct le regard du chien.

Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa manière.

De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique, de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que l'on voulait se dire et rien que ça.

Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux deux un pacte secret le concernant.

Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la tristesse et l'étonnement.

Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance. Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le sentir.

— Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val.

Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.

Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler, de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine. Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire, les deux hommes se rendirent à l'auberge.