— Comment avez-vous su que mon chien était à vendre ? questionna Lisée.

— Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de chasser cet automne, je me suis dit : « Puisque tu n'es pas très habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est nécessaire. » C'est pourquoi, après votre dernière condamnation, j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre parler de le garder, et je suis venu.

— Mon pauvre Miraut ! gémit Lisée.

— Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné chez moi ; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.

— Une si bonne bête ! reprenait Lisée.

Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et désespéré, entamait l'éloge de son chien.

— Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui ; dès qu'il est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir l'œil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard : une fois qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre, pour suivre, ah ! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des doublés et à des crochets, ah ! mais non ! Les lièvres ne la lui font pas à Miraut ! Et quel que soit le jour, il lancera ! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne vous le ramène pas.

Et Lisée continuait :

— À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde ; il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait ! Il le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah ! penser que nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous nous quittions ! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le sentir, la rosse ! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir les portes, méfiez-vous si vous voulez : il ouvre toutes les portes quand ça lui dit ; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera ; non, fermer les portes, ce n'est pas son affaire ; une porte fermée le gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, monsieur Pitancet, il se fout du reste.

— J'espère qu'il s'habituera assez vite : toutes les bêtes s'habituent au changement.