— Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah ! vous avez de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.
— Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps en temps ?
— Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il ; mais avec lui, ah là là ! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a rien à faire ; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire : souvent les grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les salauds ! et pas un ne m'a aidé dans mes procès) ; eh bien ! dès qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas, malgré la distance, il se sauve et revient me voir.
— Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse l'encourager à recommencer.
— Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j ai passé de si bons moments et qui m'aime tant ! Mais c'est vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas.
— Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la voiture, décida M. Pitancet.
Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à lui.
Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu, et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la porte.
Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt : celui de Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage aux deux hommes.
Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se sentit sacrifié et perdu.