— Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse, insista la vieille teigne, c'est bien facile ! J'vais te dire comment on s'y prend : tu n'auras qu'à lui donner une éponge grillée dans du beurre ou dans du saindoux ; une fois frit, cela se réduit à presque rien ; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-là te bouffent ça d'une seule goulée sans se douter de rien ; mais l'eau de leur estomac fait regonfler la machine ; au bout de quelque temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni d'un côté ni de l'autre et ils crèvent étouffés, les sales goulus ! Et va-t'en chercher de quoi le Médor est claqué et courir après celui qui a fait le coup !
La Guélotte réfléchissait.
Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent pour se débarrasser de cet hôte encombrant, mais il n'était pas sans danger, quoi qu'en dît la Phémie.
Lisée aimait ses chiens.
Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de toutes sortes et de toutes couleurs : il en avait eu un — il y a bien longtemps de ça — mangé du loup ; un autre décousu par un sanglier, un troisième qui s'était tué en poursuivant un lièvre qu'il serrait de trop près : tous deux, le capucin le premier et le chien immédiatement derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice et le chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour remonter les deux cadavres ; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu : perdu, tué, volé ? Nul ne savait ! Lisée avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un tel malheur lui était advenu, il avait même pleuré sur quelques-uns de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une sorte de piété amicale, enterrés dans un petit coin de son verger où l'herbe poussait à chaque printemps plus verte et plus drue.
Mais, jamais, non jamais il n'avait été aussi furieux que le jour où son vieux Finaud s'en vint râler à ses pieds, empoisonné.
Ah ! oui ! ce n'était pas oublié ! Maintenant encore, quand on évoquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des câbles et ses poings serrés s'arrondissaient comme des maillets, prêts à cogner.
Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné son chien, il avait bien fallu qu'il la découvrît. Après une enquête aussi minutieuse que lente et discrète, d'insidieuses questions au pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait réuni un irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le lâche hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps attendu son heure, différant la vengeance jusqu'au moment où l'affaire serait presque oubliée et où l'autre n'y penserait plus.
Et puis, un beau soir que son empoisonneur était parti en course au village voisin, Lisée, sans être vu, était venu s'aposter pour l'attendre au coin du bois du Teuré. Quand il arriva, le chasseur l'aborda carrément sur la route, se nomma : « C'est moi Lisée ! » puis lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita d'assassin et de lâche, et, après l'avoir largement souffleté, le colleta.
Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps endigué, remontant du plus profond de son cœur, il avait administré au chenapan une de ces tournées fantastiques, une de ces volées de coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre, cabossé, meurtri, talé, éborgné, en avait été plus de quinze jours avant d'oser sortir et ne s'était jamais vanté de la chose.