« Peut-être aurais-je pu l'aider ? se disait-il. Pourquoi n'est-il pas venu me voir non plus ? Si c'étaient des sous qui lui manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot ; j'ai toujours quelque part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami. »

Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à pied de Longeverne ; mais il se promit, dès qu'une voiture irait là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en était encore temps, ses services.

Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au cœur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir de nouveau à Longeverne.

Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait qu'à Longeverne, cela seul était certain ; il y vivrait comme il pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en empêcher.

Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira la laisse et le laissa libre dans la maison.

CHAPITRE VIII

Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là.

À la troisième fugue il fut plus heureux ; mais, craignant la Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres ; il s'était caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la maison et de ne pas avoir visage de bois.

Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable. Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.

En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin. Obéissant lui aussi à son cœur, sans réfléchir le moins du monde, Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur, ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de raison de finir.