Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison trop peu énergique, puis il était retombé dans son abattement douloureux ; son poil se hérissait, ses yeux s'injectaient de sang, se troublaient, il haletait de fièvre et tremblait de froid.
— Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu ? rageait Lisée ; si je le savais seulement !
Et Philomen était venu.
— Faut le faire dégueuler ! avait-il ordonné. Je vais chercher de l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours à la maison.
Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son vieux chien pendant que son ami, avec des précautions fraternelles, ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.
Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la strychnine probablement), avalé dans un morceau de viande, n'avait produit son effet que tard, lorsque la digestion était déjà en train. Il aurait fallu être là alors, se douter et s'y prendre immédiatement. Mais le pouvait-on ? Il était probable que cela avait dû débuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que les douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât par intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de raidissement étaient, après l'absorption de l'huile, devenues plus rares et l'œil semblait aussi s'être éclairci. Finaud s'était même levé tout seul et il avait tenté de remuer la queue en regardant son maître. Mais il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée et les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle autour de lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces yeux inquiets, ces grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgré la rudesse apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces écorces tannées et dans ces cœurs frustes de paysans. Lorsque reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit à hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants ; l'on sentait en eux de la douleur et de la colère, et plus d'un qui n'osait se moucher, de crainte de paraître bête, avala silencieusement une larme en mordant sa moustache.
Quand, après douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers six heures du soir, trépassa dans une crise terrible, ils partirent tous, l'un après l'autre, sans rien dire, les épaules voûtées et le dos rond, tout bêtes de cette douleur contre laquelle rien ne les avait cuirassés, tandis que Lisée, sur son canapé[[6]], la tête dans les mains, pleurait silencieusement son chien.
Ah ! que non ! La Guélotte ne voulait plus de ces scènes-là chez elle, sans compter qu'un chien de chasse, ça vaut des sous, surtout quand c'est dressé. Non, ce qu'il fallait, c'était simplement harceler sans trêve les deux êtres, les deux alliés, ses deux ennemis : son mari et le chien ; les faire souffrir l'un par l'autre, chercher si possible à les amener à se détester, mettre Lisée en colère contre Miraut ou profiter d'une de ces rages que provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou vendre encore, ce qui serait tout profit pour le ménage.
Oh ! elle trouverait bien ! D'abord, elle allait dorénavant laisser les ordures en place : le patron les enlèverait lui-même si ça lui disait ; quant à la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot de malheur s'avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux vêtements ; qu'il s'avisât de courir après les poules et de « coucouter » les œufs ! Le manche à balai était là, peut-être, et le fouet aussi, et son homme n'aurait rien à dire là contre, c'était du dressage, quoi ! on ne peut pas se laisser dévorer par une bête ! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours dont elle accuserait le chien. Lesquels ? elle ne savait pas encore, mais elle trouverait certainement.
Ah ! il faudrait bien qu'elle obtînt l'avantage enfin et qu'il disparût, l'intrus qui s'était introduit à la faveur d'une saoulerie. Lisée n'aimait pas les scènes ; il en entendrait des plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jérémie, comme il disait, et plus qu'à son saoul, mon bonhomme, espère ! Il aimait à être propre, il en aurait du poil de chien sur ses habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure du linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à lui, et ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder ça où il voudrait, chez le cher ami qui lui avait déniché son animal. Ah ! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la viôce et qui c'est qui parlerait le plus tôt de la ramener à ce grand ivrogne de Pépé ou à ce propre à rien de gros de Rocfontaine.