Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de la saison, du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes conditions, du bois qu'ils couperaient aux premières heures de liberté et des défrichements qu'ils entreprendraient au cours de l'hiver prochain.

Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnèrent à la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la volée de l'angélus du soir.

Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain battît à pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons s'éparpillèrent en roulements pressés.

Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit ; ses oreilles se soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs reprises ; puis, levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine gorge lui aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.

— Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler Lisée.

Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de plus belle, et le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.

— C'est drôle, constata Lisée ; il n'avait pas encore pleuré en entendant les cloches.

— Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme ce soir. Écoute comme l'air est calme, on n'entend que ça, on dirait que ça vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait dans une éponge ; c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que cela fasse mal à Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce n'est pas par sentiment religieux. Ah ! fichtre non ! ils s'en fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est parce qu'ils souffrent.

— Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne les entendent pas souvent : la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille est meilleure que l'œil), arrivent à les en distraire. Il a fallu que nous ne disions rien, que l'air fût calme, qu'il ne vînt de la cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs, par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les accapare tout entiers : ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont plus âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme nous, à voir, entendre et renifler tout ensemble.

— Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie, parce qu'ils pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches, puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu près, en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris !