— C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas eux-mêmes de façon précise ; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie.

— Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu'ils n'ont plus de point de repère pour contrôler sa marche, ils n'y font plus attention.

— J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout les chiens de garde qui aboient à la lune, tandis que ce sont les nôtres, les chiens de chasse, qui hurlent à la voix des cloches.

— Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de garde qui ne bougent guère d'autour de leur niche sont, plus que les autres, sensibles à ce qui remue ; quant aux nôtres, ils ont le nez et l'oreille extrêmement délicats ; d'ailleurs l'oreille et le nez, ça doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, ça a dû lui ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par exemple, ou même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça lui a fait comme un pincement douloureux ; nous éternuons bien, nous autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas pourtant avec notre nez.

— Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n'éternue pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose de bien : les aigles, c'est leurs yeux ; les chiens, leur nez ; les lièvres, leurs oreilles ; et les femmes leur…, pas leur intelligence, en tout cas. Tout de même, ce serait un sacré type que l'homme qui réunirait l'œil de l'aigle, le nez du chien et l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau en conséquence.

— Vingt dieux ! nous vois-tu reniflant le long des tranchées ou aux brèches des murs de lisière pour trouver l'endroit où le lièvre a fait sa rentrée.

— J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait ; il prétendait être au moins aussi malin que son chien, et où l'autre trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui aussi, fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf et on a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est « clapsé ». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour qu'il avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous par macchabée qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à autre pour avoir de quoi licher. En été, naturellement, il claquait un mec par jour, au moins : les bons docteurs disaient que c'était l'effet du chaud. On ne s'est aperçu de ce petit manège qu'au bout d'un assez long temps ; alors, pour étouffer l'affaire, le bonhomme, de gardien, est passé pensionnaire, et voilà tout.

— Mais as-tu déjà purgé Miraut ? interrompit Philomen.

— Non, avoua Lisée, il se purge tout seul ; il ne passe pas un jour sans manger du chiendent.

— C'est très bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant ; à ta place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.