Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui l'avait envahi : bien que la température fût douce, Miraut grelottait.

Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du lait : le chien, presque à contrecœur, but le lait, mais laissa au fond de l'assiette la poussière jaune.

Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes usités en pareille circonstance : il en connaissait plusieurs et commença par se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un emplâtre de poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales et appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.

On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot ; en tout cas, c'est bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut pas non plus lui faire grand mal.

Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours frais devenait chaud, sa langue sèche ; il ventait, disait Lisée, c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il avait toujours froid. De temps en temps, il se levait douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir.

Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couché en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, le voyant affaissé et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais venaient de temps à autre le flairer : toutefois, comme il n'avait pas conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient plus ; mais souvent ils se couchèrent tout contre son poitrail pour le réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient désespérés.

Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en lui et que toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou qui persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un chien ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le brûle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela s'entend : son cri est un appel, une plainte, un défi ou une lutte ; si la source de douleur disparaît, si la cause n'est plus apparente, il se tait.

Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonné ; mais qui n'a vu de misérables animaux écrasés par des automobiles, des tramways ou des voitures ! Ils hurlent épouvantablement sous le choc, mais cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis sur la paille, ils se lèchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent sans se plaindre.

Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour leur enseigner le stoïcisme.

Si grand que fût le désarroi physique et moral de Miraut, il ne se plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui n'avait point désarmé et souhaitait de tout cœur sa crevaison prochaine, profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement dehors.