Ma poitrine se gonfla. Le cercle qui m'étreignait le front se détendit; tout mon être se dénoua. J'étais comme répandu au bord de cette eau attirante dans laquelle j'allais me verser.

L'anéantissement me séduisait. Le narcotisme des désespoirs absolus succédait à cette activité d'une espérance qui avait lutté jusqu'à la fin. Il m'eût semblé doux de mourir; cette eau assez profonde pour me recueillir eût semblé me rendre le baiser maternel dont je ne me souvenais plus.

Le jour montait cependant, et, après une heure de cette prostration, un rayon de soleil vif qui se posa sur les hautes branches, laissa tomber au milieu de l'eau une goutte d'or, une étoile tremblante.

Cette lumière qui miroitait devant mes yeux m'éveilla de ma torpeur. La vie me rappelait au devoir, à la douleur vaillante.

On ne se tue pas devant l'aurore, quand on a l'âme jeune, l'enthousiasme facile. Une prière indistincte, sans formule, s'éleva en moi, comme une rosée matinale et ranima un peu mon courage.

Je n'avais pas assez de forces pour haïr; il m'en restait seulement pour aimer; car ce fonds-là est inépuisable. Si j'aimais encore, je ne devais pas renoncer à souffrir de mon amour; je devais lui rester fidèle. Meurtri, sanglant, mort, je le porterais, pour l'honneur de mon âme.

Depuis que j'ai traversé tant d'épreuves et expérimenté le malheur à tous les degrés, j'ai acquis cette conviction que Dieu m'a élu pour souffrir. Ce n'est pas une fatalité; c'est une tâche mystérieuse que je remplis sans en connaître le but. Seulement, il ne me semble pas que Dieu ait sur moi des vues assez hautes pour me meurtrir encore une fois dans mon amour paternel; pour qu'il impose à mon courage cette suprême épreuve… qui serait au-dessus de mes forces.

Je veux sauver ma fille, et je demanderai ensuite à Dieu de mourir, renonçant aux délices de voir mon enfant heureuse, ne voulant pas tenter ma vocation, en essayant un peu de bonheur, pour la fin de ma vie…

Je me relevai donc, et, essuyant mes larmes, je réfléchis. Devais-je rester au château? Devais-je partir? Rester pour provoquer Gaston? pour revoir mademoiselle de Chavanges? Pour me venger? pour punir?

Me venger! de qui? d'elle qui ne m'avait encore rien promis! Punir qui? Ce séducteur sans scrupule, mais, après tout, ce séducteur libre de séduire, comme j'étais moi, libre de souffrir. La morale que je prétendais servir serait le masque de ma douleur égoïste. L'idée de faire du mal se mêlait trop à l'idée de donner une leçon, et, depuis que j'avais pleuré, je me sentais moins capable de sévir.