Je ne scrutais pas les raisons instinctives qui me retenaient.
Pendant dix ans, je demeurai en province. Je n'étais, pour ainsi dire, attaché à aucune paroisse. Je n'avais de devoirs réguliers que pendant les retraites. J'étais l'orateur à la mode. Je me refusai toujours obstinément à confesser.
J'ai dit qu'il m'arrivait parfois, devant les boiseries sculptées des sacristies, de me rappeler les grandes armoires de la bibliothèque de Chavanges; mais je sortais sans amertume de ces surprises passagères de ma mémoire. Je ne prétendrais pas que le passé fût mort en moi; seulement je ne m'irritais pas contre ses secousses, et je ne mettais aucune complaisance à y céder. Je le rendais inoffensif, en restant d'ailleurs très prudent.
Quelquefois, dans la chaire d'une cathédrale, quand mes regards tombaient sur des mondaines de mon auditoire, venues là comme au théâtre, pour écouter un acteur, je me laissais emporter par des souffles, non de colère ou de mépris, mais de compassion véhémente pour la coquetterie, la frivolité des femmes. Quel que fût le sujet de mon sermon, j'y faisais entrer une leçon indirecte à ces dévotes d'elles-mêmes, à ces ennemies de toute foi sérieuse.
Je reçus un jour une invitation d'aller à Paris, qui ressemblait à un ordre. J'obéis avec une émotion qui était peut-être du plaisir, quand elle me semblait de la peine. Je n'avais pas à me reprocher cette rupture d'une sorte de vœu. La responsabilité de ce qui m'attendait à Paris se trouvait un peu diminuée; et puis, je le reconnus plus tard, je me croyais maintenant assez fort pour ne pas craindre la brusque apparition de la duchesse de Thorvilliers.
Dix années s'étaient écoulées: Reine devait être mère de famille. Sa loyauté naïve, qui avait été surprise par une tentation trop forte pour son inexpérience, était gardée maintenant par ses enfants. Je ne voulais pas rêver l'attitude que nous prendrions l'un et l'autre, en nous heurtant du regard; mais il me semblait très facile de la saluer respectueusement, et elle était assez grande dame pour ne pas paraître confuse.
Enfin, quand je poussais profondément en moi cet examen de conscience je me disais qu'il y avait un enseignement, un conseil utile à donner, un peu de bien à faire à cette âme, peut-être encore troublée par le remords, en lui montrant ma sérénité, la paix miséricordieuse que je lui apportais.
Subtilités, paradoxes, hypocrisies involontaires!
Je prêchai dans différentes églises, et la chaire de Notre-Dame me consacra, me donna la gloire. Les honneurs dès lors m'arrivèrent, sans que j'eusse aucun droit de les refuser.
Je n'étais plus riche; je m'étais fait presque pauvre. Pour compléter mon renoncement à la vie laïque, j'avais, dès les premières années qui suivirent mon ordination, consacré à des fondations d'asiles, d'écoles, d'ouvroirs, de maisons de refuge, la plus grande partie de ma fortune. Sans le conseil de l'abbé, Cabirand, cette fois, qui se révéla un homme pratique, j'aurais tout dépensé. Mais ce saint homme me parla des disgrâces possibles pour un prêtre, de la vieillesse surtout. Combien n'avait-il pas vu de prêtres, misérables, à la fin de leur vie, pour avoir été des dissipateurs, du temps de leur fortune!