Quand je revins de ce petit voyage de précaution, le bruit léger qui s'était fait dans le monde de mes auditeurs habituels était apaisé. Les ecclésiastiques me saluaient gravement, comme un pestiféré qui sort du lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du monde eurent une façon de me serrer la main qui me parut en général bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractères.

Les uns me reprochaient de m'être fait prêtre, pour subir cet affront, moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres soupçonnaient une histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient l'air mystérieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter un secret, même devant celui qui le sait mieux qu'eux.

J'étais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse terrible, que la prière, l'étude, n'attiédissaient pas.

Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir rien pour l'inquiétude dont j'étais cause. Je croyais bien n'avoir plus d'autre sentiment qu'une compassion passionnée, attendrie; c'était l'illusion définitive d'un amour obstiné; mais je ne pouvais l'éteindre en moi. En tout cas, le trouble de cet amour était salutaire à porter, et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle? Une femme si fière devant ce mari démasqué!

Je m'effrayais à l'idée qu'elle pouvait se guérir par l'ironie, et je m'effrayais davantage encore à l'idée qu'elle ne guérirait pas.

Je ne fis rien pour la voir, même de loin. Je n'oubliais pas que j'avais promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant ses menaces, avant l'interdiction dont j'étais frappé.

Rien ne pouvait être changé à la détermination que j'avais prise. J'avais seulement le devoir de certaines précautions, et je ne voulais pas paraître fuir Gaston, en voulant m'éloigner de la duchesse.

Il me fallait être prêt à un scandale si le duc se ravisait et en provoquait un. Il fallait rester exposé à d'autres vengeances, si Gaston ne se contentait pas de celle qu'il avait improvisée.

Elle était excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et de celui des autres. Je n'étais plus ni gentilhomme, ni prêtre, et, comme homme, je devais éveiller partout la méfiance. Les déclassés ont toujours un stigmate.

Peut-être aussi Gaston, à qui nul détail positif, financier, n'échappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais gardé de quoi conserver mon indépendance, je n'avais pas les ressources d'armer ma révolte, si je songeais à la révolte, et de reprendre seulement l'apparence extérieure de la situation morale que j'avais perdue.