L'abbé Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre l'imprévoyance de ma charité.
Au défaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles fonctions aurais-je remplies? J'aurais écrit. Mais quoi? Suspect à la libre pensée pour mon passé, suspect aux chrétiens pour mon présent, j'aurais été un traître aux yeux de ceux-ci, un inconséquent aux yeux de ceux-là, pour tous un hypocrite.
J'ai pu étudier la question des prêtres interdits. C'est une des plus douloureuses, à tous les points de vue. L'armée a des corps disciplinaires, pourquoi l'Église n'en a-t-elle pas? Pourquoi jette-t-elle sans ressources des êtres qu'elle croit entachés d'un vice à la société dont les vices mêmes leur sont familiers, et qui peuvent difficilement y vivre, rarement s'y relever?
Les prêtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre, charretiers, comme ils l'étaient dans la ferme paternelle. Mais l'homme d'une instruction, d'une éducation supérieure, dont la société laïque suspecte même l'abjuration forcée, que la société religieuse anathématise, que peut-il faire pour se maintenir à son rang?
J'ai connu d'autres prêtres frappés comme moi. Je ne veux pas savoir s'ils avaient mérité plus ou autant que moi leur châtiment. Je n'en ai connu aucun qui ait pu dominer sa déchéance, et j'en ai connu un grand nombre qui ont roulé plus bas, faute d'avoir trouvé dans l'Église, qui les frappait, un encouragement à remonter, dans la société civile, un secours qui fût d'accord avec la dignité de leur conscience.
Je me permets ces réflexions, parce que j'espère être lu par ceux qui songent ou doivent songer, par devoir, à l'imperfection des lois humaines… Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au point de vue de ma confession, un hors-d'œuvre. Elles précèdent le récit des difficultés nouvelles, des tortures qui m'attendaient.
J'étais décidé à voyager, à écrire mes voyages, à m'intéresser à quelque œuvre de découvertes lointaines, à devenir un missionnaire de la science, puisque je ne pouvais plus l'être de la foi. En attendant, je passais mes journées dans les bibliothèques, à augmenter cette curiosité d'apprendre, qu'on appelle le savoir, à me procurer toutes les notions indispensables pour le but que j'aurais choisi.
J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien omettre, sans avoir à m'étendre sur ses tristesses, que je continuai toutes les pratiques de l'état religieux.
Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me vanter. Les douleurs nouvelles qui m'étaient réservées, les difficultés de la tâche que j'allais avoir à remplir devaient s'accroître et se compliquer de cette fidélité même, tout à la fois instinctive et volontaire, du prêtre interdit.
Peut-être, en croyant rester fidèle à Dieu, n'étais-je fidèle qu'à l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne priais pas pour moi, sans prier en même temps pour elle. L'homme sincère ne peut se définir et se contenir dans une formule. A mesure que je m'étudie, même à mon âge je me découvre des dessous inconnus. L'unité de l'âme est comme l'unité du monde: l'harmonie de milliers de petits mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser.