—Vous êtes fou, mon pauvre ami.

En effet, j'étais fou; car je sentis immédiatement, dans ma tête, le retour d'une idée folle que j'avais eue et repoussée souvent, l'idée d'enlever ma fille, de partir avec elle, de fuir au loin, de disparaître pour le monde.

C'était le droit de mon cœur, c'était le devoir de ma sollicitude paternelle. Ce qui m'était resté de fortune, après le naufrage de ma charité, suffirait à nous faire vivre, et puis je travaillerais, je donnerais des leçons à l'étranger. Quel bonheur! Travailler pour elle!

Le docteur qui m'observait vit ce rêve insensé mais naturel, flamber dans mes yeux. Il appuya sa main douce et ferme sur ma main, ainsi qu'il avait fait six ans auparavant, et me répéta ce qu'il m'avait dit dans la nuit funèbre:

—Du courage, mon ami.

N'était-ce pas un appel direct à ma raison?

—J'aurais du courage, répondis-je avec un embarras mal dissimulé, s'il ne s'agissait que d'une séparation; mais pouvons-nous savoir ce qu'il fera de cette âme?

Le docteur eut un sourire de compassion à cette subtilité, à cette hypocrisie de ma conscience. Le père doublé du prêtre se servait de ce biais. Était-ce bien l'âme de ma fille que je voulais garder? N'était-ce pas aussi, et surtout, cette petite tête rose, ces cheveux bouclés, cette bouche adorée qui versait des harmonies si profondes et si délicates dans le mot d'ami?

—Rassurez-vous, me dit l'excellent docteur, avec une prescience admirable, cette enfant est un otage trop précieux pour que le duc n'en ait pas grand soin.

—J'ai peur de ses soins!