—Oh! monsieur, murmura-t-elle, comme les enfants vous forcent à des sacrifices! C'est pour les miens que je travaille, et que j'accepte votre offre, sans savoir si ce secours ne sera pas seulement un répit.

—Vous avez raison, madame, lui dis-je, on doit tout à ses enfants. Ce sont des créanciers dont la dette ne se prescrit jamais. Les autres viennent après. N'ayez aucun scrupule. Ne me remerciez pas… Vous m'avez fait peur tout d'abord, et maintenant vous me rendez heureux.

Nous nous regardâmes, avec la même émotion. Son angoisse maternelle était rassurée; mon épouvante paternelle était apaisée…

Je remis à madame Ruinet, quelques jours après, une somme qui représentait à peu près la moitié de mon modeste avoir, m'en fiant à la probité courageuse de cette femme excellente, mais pourtant ne voulant garder aucune illusion. En même temps que je courais le risque de m'appauvrir de moitié, je calculais qu'à tout prendre, s'il le fallait, je donnerais encore, sans hésiter, le reste de ma petite fortune pour sauver l'institution, pour m'assurer la continuité de cette vie heureuse.

Toutefois cette alerte m'avait secoué. Elle me laissa la fièvre sourde d'un pressentiment, d'une menace. Elle m'avait rappelé tout à coup la fragilité, pour moi, d'un bonheur qui est le seul réel et durable, même, ainsi que je l'ai dit, quand ce bonheur s'alimente surtout par les larmes.

Madame Ruinet, travaillant, s'épuisant, empruntant pour ses enfants, peut-être ingrats, à coup sûr égoïstes, mais qu'elle pouvait avouer, qui étaient publiquement à elle, dont elle savourait les ingratitudes autant que les tendresses, me faisait envie. On ne pouvait pas plus lui prendre ses joies que ses tourments.

* * * * *

Ce récit s'allonge et je me suis promis de l'abréger. Je ne sais comment faire, il me semble que j'ai ouvert une source. Ma main veut la comprimer; mais l'eau jaillit, filtre à travers mes doigts, m'inonde. Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas laisser le flot m'emporter, me noyer…

Louise grandit ainsi, dans cette maison paisible, sous un demi-jour qui ménageait la sève; sans grand épanouissement, mais sans tristesse. L'amitié de ses compagnes la préservait de l'impatience d'aimer, et la tendresse que je voilais près d'elle, autant que je la lui montrais, lui donnait une satisfaction mélancolique, un peu curieuse d'autres sentiments.

C'était là mon but; je ne voulais ni l'éveiller trop, ni lui donner des goûts de recluse. Sa pensée agissait et je la laissais agir.