Louise faisait certainement de jour en jour une comparaison plus étroite et sentait de mieux en mieux que ma paternité intellectuelle doublait, sans prétendre la supplanter dans son cœur, la paternité qu'elle croyait naturelle.

Je me rends cette justice, et je souffre même cruellement aujourd'hui d'avoir à me donner ce témoignage, que jamais je n'essayai de diminuer dans ma fille le respect qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir pour le duc de Thorvilliers. Je croyais mériter davantage ma part, en ne faisant rien pour la dérober. Je serais sans doute d'autant plus fort contre Gaston, si jamais l'heure d'une lutte entre nous deux venait à sonner, que je me serais résigné, sacrifié, que je n'aurais rien tenté contre la conscience de Louise, rien laissé transpirer de la mienne, qui eût troublé la pureté de son cœur.

Si j'avais agi autrement, c'est-à-dire méchamment; si, profitant de la liberté de cet asile, des conversations longues, intimes, paternelles et filiales que nous avions, à mesure que l'enfant devenait une jeune fille, je lui avais révélé le secret de cette affinité qui me ravissait et qui paraissait toujours l'étonner; si je lui avais dit ou laissé deviner que j'étais son père; j'aurais sans doute flétri ses rêves d'innocence; mais du feu de mon amour, j'aurais cicatrisé la blessure faite, et ma fille, avertie du piège, défiante de l'homme qui la livre aujourd'hui, se refuserait à ce mariage odieux, s'évaderait de son faux devoir, serait libre.

Elle n'aime pas celui dont on veut lui donner le nom. Elle est soumise, avec une affection voulue, et non instinctive, à celui qu'elle croit son père. Chaste, fière, noble, elle va au sacrifice, en pensant seulement que Dieu la bénit d'obéir, avec la tristesse profonde d'une vraie jeune fille qui a la vocation de l'existence d'une vraie femme. Elle a pensé à moi, j'en suis sûr, au vieil ami qui ne peut plus la guider, qu'elle ne sait où trouver, mais dont la pensée rôde autour de la sienne, tout au fond d'elle-même, vaguement, sans le savoir, elle me désire; et parce que j'ai trop veillé sur cette chasteté de son cœur, sur cette droiture de son esprit, elle m'échappe, elle peut être perdue!

Je ne me repens pas pourtant d'avoir agi ainsi. J'ai fait, selon Dieu, ce que j'avais à faire. Dieu fera-t-il, selon moi, ce qui peut m'empêcher de désespérer?

Si demain, pour sauver ma fille, je devais lui crier la vérité, je crois que la vérité me brûlerait la bouche, comme si elle était un mensonge.

Louise me parlait souvent du duc de Thorvilliers. De mon propre mouvement, je ne lui en parlais jamais. Je me bornais à lui répondre brièvement, discrètement. Une seule fois, pendant la seconde année de son séjour chez madame Ruinet, par conséquent lorsqu'elle était encore une enfant, avec l'obstination qu'elle tenait de sa mère, elle voulut me présenter au duc. Elle mit dans ce désir une insistance telle que je dus avec froideur lui répondre par un refus très net très catégorique.

Elle se le tint pour dit. Depuis, elle ne me reparla plus de ce caprice. Ce jour-là, j'avais certainement ébranlé en elle le respect filial. J'eus peur de mon triomphe. Elle me regarda de ses beaux yeux pensifs qu'elle avait hérités de sa mère. Elle comprit que je jugeais le duc de Thorvilliers, et que je le jugeais sévèrement. Elle me bouda tout un jour, puis elle revint, le lendemain, aussi caressante qu'elle l'avait été la veille. Elle me demandait presque pardon d'avoir compromis notre amitié, en voulant la faire consacrer par son père.

Ce fut notre seul différend, notre seul secret, plus mystérieux que notre amitié. Je fus assuré dès lors qu'elle me parlerait jamais de moi à Gaston.

Cette vie étrange, simple en apparence, bonne, malgré tout, avec les phases que provoque le développement régulier, normal d'une belle intelligence, d'une belle nature physique, dura neuf ans.