Je comprenais bien que quand elle n'aurait plus rien à apprendre, que quand son instruction serait aussi complète que le devenait sa beauté, Louise m'échapperait. Le duc serait forcé de s'en embarrasser, c'est-à-dire de s'en parer pour le monde. Ce qui avait paru dans le due de Thorvilliers de l'abnégation paternelle serait regardé bientôt comme l'égoïsme d'un viveur endurci, que sa fille pouvait gêner, s'il s'obstinait à la laisser en pension, au delà du terme ordinaire.
Mais, en m'armant d'avance contre cette séparation, je formais mille projets pour qu'elle ne fût pas absolue, définitive.
Louise viendrait voir madame Ruinet. Elle me rencontrerait dans ces visites. Le duc lui laisserait une liberté relative, sinon absolue, dont nous profiterions. Peut-être trouverais-je un moyen de correspondre avec elle! En tout cas, personne au monde ne me défendrait de la voir, de loin, dans les promenades, dans les églises, dans les musées, dont je lui donnais le goût par avance. Maintenant que j'avais noué nos deux âmes, je savais que rien ne pouvait rompre le lien; on le distendrait tout au plus.
N'étais-je pas habitué à n'être heureux qu'avec réserve, indirectement? Le bon docteur était toujours là pour intervenir. Qu'il fût encore présent, pendant quelques années, cela suffirait pour ménager la transition heureuse, jusqu'à la liberté complète que Louise obtiendrait par le mariage, pour établir un moyen de vivre contre lequel rien ensuite ne prévaudrait.
Hélas! mon égoïsme reçut un coup terrible. Le docteur me manqua soudainement. Il ne fut pas malade. Un soir, il s'arrêta de faire le bien, et dans un soupir de lassitude il exhala son âme.
J'allais le voir souvent. Elle et lui étaient les deux pôles de ma vie. En allant de l'une à l'autre, je m'arrêtais à prier pour l'un et pour l'autre.
J'arrivai, ce soir-là, une demi-heure après cet évanouissement de l'excellent homme dans la mort. Je le veillai toute la nuit; j'eus dans le silence, à travers une méditation austère, un entretien suprême de mon âme avec la sienne. Je lui demandai de veiller toujours sur moi, d'entrer en moi, de me soutenir, de me conserver sa protection, car j'allais être seul désormais.
Louise avait seize ans. C'était à peu près à cet âge que sa mère m'était apparue. La vision était pareille. Je ne pouvais voir ma fille cueillir des roses, ou en porter, sans me souvenir de cette vente de charité où Reine était venue au-devant de moi.
Ce fut dans la saison des roses, et avec des roses à la ceinture, que
Louise me fut enlevée.
Oh! ce jour-là, il était inévitable, mais il pouvait être moins cruel. Il eut toutes les ironies et toutes les foudres. Je le pressentais, je le répète, mais je ne l'avais pas prévu si terrible.