La mort du docteur m'avait occupé trois jours. Je ne l'avais pas quitté, depuis la minute de mon entrée dans la chambre mortuaire, jusqu'à l'heure où avec des discours et des fleurs la tombe s'était refermée sur lui.
A son chevet, je m'étais souvenu que j'étais prêtre, et je n'avais semblé qu'un dévot, en priant à côté du prêtre et des religieuses qui l'avaient gardé. Je m'étais mêlé à la foule qui avait suivi ce grand homme de bien, et après la cérémonie, un des neveux, son seul héritier, que j'avais connu chez lui, dans mes visites, m'avait prié de l'aider dans un premier rangement des papiers essentiels, de ceux qui devaient plus tard, par leur publication, faire de la gloire avec la grande notoriété de l'habile praticien.
Ces trois jours de piété m'avaient semblé trois heures. Ils m'avaient élevé dans une atmosphère de sérénité triste et fortifiante; je m'étais reposé de la terre. Je ne supposais pas qu'il eût pu se passer quelque chose de plus grave, pendant cette courte et douloureuse absence.
Le quatrième jour, à l'heure habituelle, j'allai donner ma leçon. En route, je me disais que je préviendrais doucement Louise de cette mort. Elle l'ignorait sans doute. Mais je boirais ses premières larmes, je les essuierais, je la consolerais en me consolant. Nous partagerions entre nous un deuil chrétien qui nous unirait encore plus étroitement…
Dans la rue, de loin, j'aperçus à la porte de l'institution une voiture arrêtée, un landau que je reconnus. Le duc était-il venu me devancer et annoncer à mon enfant qu'elle avait un ami de moins?
Cette fois, au lieu de m'arrêter, de retourner sur mes pas, je marchai plus vite.
La mort du docteur pesa sur moi tout à coup, comme l'annonce, comme le début d'une série de deuils et de malheurs.
J'arrivai, haletant, à la porte.
C'était bien la voiture du duc de Thorvilliers. Ses armes luisaient sur la portière, et le valet de pied en livrée transportait, de l'intérieur de l'institution à l'intérieur du landau, des cartons et des paquets.
Je compris. L'épouvante me retenait fixé au pavé, mais je la violai et la brisai, sans rien calculer. Comme je me fusse jeté au feu ou à l'eau pour sauver ma fille, en danger de brûler ou de se noyer, je me précipitai dans la maison, je courus au parloir.