—Qui êtes-vous, monsieur?
—Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le vôtre.
Un éclair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se défiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard.
—Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir si bien informé d'un secret que vous n'avez confié qu'à un ami, ou qu'à votre mère? La chose est toute simple. Il vous est arrivé une première fois de penser tout haut dans le Corso, à Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli cette pensée. J'étais là pour regarder dans la voiture la jeune fille que vous avez admirée à haute voix. Il m'a été bien facile de vous comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous étiez. Depuis lors, nous nous sommes rencontrés, sans que vous vous en soyez douté, aux mêmes endroits, pour jouir du même spectacle… C'est aussi pour cela que nous sommes ici tous les deux… A votre âge, et quand on est poète, car je sais aussi que vous êtes poète, on retient mal ses secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'âme. Ils la traversent comme une lumière et s'en échappent, pour rayonner au dehors. Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux maître, qui veux être le père de mon élève, je ne puis pas plus retenir mes regrets, mon amitié, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir votre amour. Voilà pourquoi je vous aborde sans être connu de vous. Je me nomme Louis Herment; j'ai été pendant neuf ans le professeur de mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous être mon ami?
Jules de Soulaignes m'écoutait avec une surprise ardente, naïve. Il paraît que mes yeux étaient aussi éloquents que les siens. Il ne se méprit pas à mes paroles. Il vit toute ma sincérité. Son amour devina le mien, en lui donnant un caractère d'adoption paternelle qui le rapprochait de la vérité. J'étais son confident nécessaire, comme il était pour moi le fils souhaité.
Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante:
—Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre.
—Vous vous trompez, répliquai-je, en passant familièrement mon bras sous le sien et en l'attirant hors du péristyle, vous avez à me dire pourquoi depuis huit mois je ne vous ai rencontré ni à Rome, ni à Milan; pourquoi vous revenez avec ce visage pâle.
—J'ai quitté Rome pour aller tout confier à ma mère, repartit avec la même simplicité le jeune homme, et si j'ai tant tardé à revenir, c'est que j'ai bien souffert, c'est que j'ai pensé mourir.
—Mourir! parce que votre mère…