Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint très pâle. Il était debout, appuyé sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa main. Moi je sentais mes genoux fléchir.

Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en profitai pour m'agenouiller à propos. Je n'aurais pu me tenir debout.

Elle passa dans les rangs des invités, et l'ondulation des têtes qui la saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu à sa souveraineté virginale. Elle dut remonter pour venir à nous. Il nous faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande… Je pensais à cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus longtemps, je la prévenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins brusque; mais si je ne la prévenais pas, le mouvement serait plus naïf, plus éloquent, plus doux.

Qu'on m'excuse de m'attarder à ces puérilités de l'amour paternel… c'est ma dernière cueillette de fleurs au bord de l'abîme…

Au milieu de cette délibération, j'entendis tout à coup la hallebarde du suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perçus bientôt le froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui la précédait et m'annonçait son approche.

—Pour les pauvres, s'il vous plaît, dit le suisse.

C'était par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commencé. La fille m'apparaissait sous la même invocation que sa mère!

Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi avec la bourse ouverte. Je fus lent à lui tendre mon offrande; je me tournai doucement.

Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrêta interdite. La sainteté du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se colorèrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement par son silence palpitant:—C'est vous! c'est vous!—Tout ce qu'elle m'avait donné autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis d'amitié, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait.

Pour les pauvres, s'il vous plaît! Cet appel l'avait-il plus attendrie?
Elle me savait pauvre et vidait son cœur en silence dans le mien…