On cherchait à surprendre son regard, à y démêler un augure. Mais son voile abaissé, sans exagération, par une manœuvre de la couturière, mettait entre son regard triste et fier et les regards acharnés de l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui défendait sa modestie, en la laissant voir.

Un observateur très attentif eût remarqué pourtant dans ces yeux, si fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait, dans un rêve, et, sans rien espérer, attirée de plus en plus par le vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la consolât.

Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la même église, par un jour comme celui-là, en marchant sur ce tapis, elle s'était heurtée à une douce et double vision. Où était-il son vieux maître? Où était le jeune ami qu'il lui offrait?

Hélas! Elle n'escortait plus la mariée; elle était la mariée, bien différente de l'autre, qui prenait librement la foule à témoin de son bonheur. Louise avait plus de témoins à invoquer. Mais c'eût été pour attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du sacrifice, de la soumission.

Derrière elle marchait son mari. Il l'était déjà pour la société; l'écrou venait d'être signé à la mairie. Elle ne pouvait plus être garantie de cela.

Le prince Jean de Lévigny marchait résolument et d'une façon pimpante sur ce sentier tapissé. C'était merveilleux de le voir si bien marcher, ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied à terre que pour s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une personne libre de toute inquiétude, qui se sent en bonne santé physique et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnête et le plus glorieux de sa vie.

Il était si triomphant qu'il se croyait obligé d'être modeste, et que, quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il baissait le sien, semblant s'excuser d'être si beau, si vaillant, si parfait dans son rôle.

Il était maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir à volonté. Mais ce jour-là, sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite taille une condition de gentillesse. La seule trace des misères passées était la calvitie; mais on avait tiré un parti prodigieux de ses restes et ses quelques cheveux s'alignaient avec une précision qui avait permis au petit nombre d'occuper un espace considérable.

L'observateur attentif dont j'ai parlé plus haut, et à qui n'eût pas échappé l'inquiétude de Louise, eût douté de l'authenticité des petites couleurs roses plaquées sur les pommettes du prince, eût senti l'effort et l'héroïsme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il eût craint que le petit prince ne se brisât les reins en se cambrant si fort, et ne se donnât une commotion cérébrale mortelle, en marquant si fort le pas. Il eût, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine qui haletait à chaque pas, et les précautions les plus soigneusement prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur.

C'était bien un joli petit sépulcre blanchi, remis à neuf, maquillé, et faisant faire bonne contenance à sa pourriture.