—Tiens-toi donc! lui dit sa mère, un peu honteuse de temps en temps de son laisser-aller.
Elle est du reste très jolie, piquante, brunette, et a l'air fort intelligente. Elle a touché à tout chez moi, a essayé tous les sièges de mon salon, feuilleté les livres et albums, remué les objets d'étagère, demandé ce qu'il y avait de l'autre côté des portes, et finalement, pour avoir un prétexte à changer de place, demandé un verre d'eau! Elle a laissé tomber trois fois son ombrelle, m'a posé des questions qui, pour être ingénues, n'en étaient pas moins assez embarrassantes, et comme je finissais par ne plus trop faire attention à elle, elle a posé câlinement la tête sur l'épaule de son père, témoignant son désir de voir la visite se terminer, ce qui m'a rappelé certain petit chien de ma connaissance, lequel, quand une visite se prolonge trop, s'asseoit devant la personne, et aboie de façon à interrompre la conversation.
Pendant cette visite, elle avait fait, à diverses reprises, des remarques pleines de franchise, de beaucoup trop de franchise, même sur certaines personnes de connaissance commune.
A un moment donné, elle s'est mise à se regarder dans la glace, et à faire la bouche en cœur, à glisser ses yeux en coulisse; en somme, je lui crois bon cœur, mais c'est une petite prétentieuse insupportable.
Jeanne, au contraire, est tout l'opposé. Elle a été élevée, cependant, dans la même maison d'éducation, mais y a resté huit années consécutives, ayant eu le malheur de perdre sa mère en bas âge.
Son père prétend, et sa fille en est un exemple, que l'éducation est instinctive. Je crois qu'il y est pour beaucoup. Je ne sais si sa fortune est aussi grande que celle des parvenus dont je viens de parler, mais il appartient à la haute aristocratie, et sa fille, gracieuse et mignonne, a surtout un cachet de distinction exquise et du plus parfait comme il faut.
Elle apporte dans la conversation la timidité et la candeur de son âge, ne parle que lorsqu'on l'interroge et répond avec bon sens, écoute attentivement sans remuer, n'ose toucher à rien, et ne pose jamais une question; sa mise est simple et sans prétention, elle sait se suffire à elle-même, en s'occupant de mille petits travaux; la musique et tous les arts d'agrément font ses délices; elle travaille, non en vue du monde, mais pour elle-même et les siens.
Si elle juge, elle ne se permet pas de faire connaître son jugement; mais je crois plutôt qu'elle ne s'arroge pas ce droit, elle respecte trop les personnes plus âgées et plus expérimentées qu'elle pour oser les juger; elle accepte ce qu'on lui dit et n'est pas habile à découvrir les ridicules; elle a encore l'enthousiasme et les illusions de la jeunesse qui font trouver tout beau et sans défaut; elle admire, elle s'étonne, elle souhaite, trois sentiments que la vieillesse expérimentée et blasée ne sait plus éprouver. Quel charme une jeune fille bien élevée apporte dans l'intérieur où un mari l'introduira! Et combien l'homme qui se marie doit étudier le caractère et le genre de l'éducation reçue par la femme qu'il va prendre!
Ce qui distinguait en outre mes deux visiteuses, c'est que Jeanne se possède parfaitement. Sans affecter en aucune façon, elle se retient, elle subit l'influence de la personne en présence de laquelle elle se trouve; elle sait respecter et tenir sa place. C'est là une qualité beaucoup plus rare que l'on ne croit. La plupart des jeunes filles ou jeunes gens se laissent emporter par la force de l'habitude, la fougue, le naturel peut-être; et les gestes, les éclats de voix, l'abandon indiscret, la familiarité prennent le dessus bien vite. On ne leur en impose pas longtemps. Mais, eux aussi, ils perdent leur prestige, et on voit bientôt ce qu'ils valent.
En habituant les enfants à se contenir, non seulement devant les étrangers mais aussi en famille, on obtient de grands succès de réaction sur une mauvaise éducation.