XXIV

LES JEUNES MÈRES DE GRANDES FILLES.

«J'ai trente-cinq ans; puis-je me permettre le chapeau Gainsborough placé crânement? Mon mari trouve que c'est trop jeune pour moi, que j'ai l'air de la sœur de ma fille (est-ce donc un malheur, madame?); mon mari ne montre-t-il pas par là qu'il ne tient pas à moi? Si je paraissais vieille, il ne m'aimerait plus peut-être, et il m'en veut de mon air jeune dont je suis si fière! Mme S…, la femme du sous-préfet, qui a quarante-cinq ans au moins, vient de faire venir de Paris un chapeau cabossé, avec un gros nœud alsacien devant, en ruban écossais, que ma fille qui a dix-sept ans, oserait à peine mettre au jardin! Veuillez donc me conseiller, madame; forte de votre appui, votre réponse à la main, je me présenterai devant mon mari, et il lui sera bien difficile d'aller contre!…»

Hélas! chère madame, au risque de m'attirer votre courroux et celui de bien d'autres lectrices, je suis forcée de vous dire que votre mari a raison, en paraissant croire que «c'est un malheur de paraître la sœur de sa fille!»

Il est des grâces de profession comme il est des grâces d'état. Seulement ici le sens est pris en sens contraire, ou plutôt d'obligations.

Une mère doit imposer du respect; la question n'est pas si elle est jolie ou non, si elle a la chance de conserver une beauté éternelle; une mère qui veut être mère ne peut pas paraître la sœur de sa fille, sans risquer de perdre aux yeux de celle-ci le prestige d'autorité qui lui est donné par son âge.

Si votre fille voit en vous une sœur, une compagne, elle ne pourra avoir cette confiance que l'on a en celui dont l'âge et la gravité, l'expérience et la connaissance des choses paraissent au-dessus des siens propres, et produisent ainsi l'impression salutaire.

L'habit ne fait pas le moine, est un proverbe faux et vrai tour à tour comme tous les proverbes; l'habit ne change pas le cœur de l'hypocrite, c'est vrai, mais l'habit non seulement métamorphose tellement la physionomie que l'être beau et distingué peut devenir commun et laid, et celui qui est affreux s'améliorer beaucoup, mais encore l'habit métamorphose le moral. Osez donc avoir le même maintien, la même tenue avec certains vêtements comme avec d'autres? Et il est impossible de soutenir que l'habillement n'ait une influence énorme sur les mœurs et sur les idées.

Pourquoi est-ce l'usage de s'envelopper de crêpe noir quand on a eu la douleur de perdre un être aimé? Parce qu'il semblerait incompatible de se revêtir de rose quand on a le cœur triste. La couleur des habits est-elle donc l'interprète des sentiments? Pourquoi se moque-t-on d'une vieille femme qui s'habille de nuances claires? Parce qu'il semble incompatible d'allier le caractère sérieux de la vieillesse avec un vêtement jeune, parce qu'il semble que la personne qui le porte doit avoir le caractère de son vêtement. Donc, si l'habit ne fait pas toujours l'homme, l'homme choisissant l'habit d'après son caractère, on peut presque toujours le juger d'après cet habit, et souvent on peut dire que la personne fait la toilette.

La femme qui conserve, en dépit d'un certain âge, une taille mignonne, une expression juvénile et riante, conserve aussi la plupart du temps un caractère gai et enfantin.