Une des principales causes réside dans l'irrégularité que les mères, les femmes du monde, apportent, ou apporteraient à l'instruction de leurs enfants; il est indispensable, pour obtenir un bon résultat, que les heures du travail soient absolument régulières; pour n'importe quel motif on ne doit permettre de dérogation à ce principe. «Oh! maman, je t'en prie, une toute petite fois… laisse-moi sortir à cette heure-ci; je ferai mon devoir quand je rentrerai, ou demain.» Il faut savoir être inflexible. C'est l'heure du travail, elle doit être observée; mais pour cela il faut aussi que la mère elle-même soit exacte. Si, par exemple, elle dérange l'enfant dans sa récréation pour lui donner sa leçon, sous prétexte qu'une occupation quelconque l'empêchera plus tard, ou si elle n'est pas prête à l'heure fixée et qu'elle fasse attendre son élève, elle n'aura jamais qu'une enfant grognon, inattentive, fatiguée. Le caprice gâte le caractère d'un enfant.
Les enfants doivent se lever matin, et, sous aucun prétexte, on ne doit les faire ou les laisser veiller. Je blâme énergiquement les parents conduisant aux théâtres des fillettes au-dessous de quatorze ans, et même toutes celles qui n'ont pas fini leur éducation. Au reste, c'est une erreur de croire que les enfants s'amusent au spectacle; ils croient qu'ils s'y amuseront, parce que c'est le fruit défendu; mais une fois qu'ils y sont, ils s'y ennuient, ne comprenant pas les finesses de la pièce; ils luttent en vain contre la fatigue et finissent par s'endormir sur le rebord de la loge. Il n'est rien de plus triste, de plus anormal que de voir s'endormir, à un grand théâtre, un pauvre enfant qui dormirait bien mieux dans son lit, et qui en revient blasé sur un plaisir dont il se promettait tant de bonheur avant de l'avoir goûté. N'oublions pas qu'il vaut mieux désirer qu'être rassasié!
Voici un règlement pour la journée d'une fillette, que j'ai vu suivre avec d'excellents résultats, et dont la plupart des articles sont indispensables à une bonne éducation:
Lever à six heures du matin en été, sept heures en hiver, dans une chambre sans feu. L'enfant fait son lit et sa chambre ou aide à les faire dans la mesure de ses forces. Ablutions à l'eau froide ou, par les grands froids, légèrement dégourdie.—Déjeuner léger, pain rassis, lait chaud ou bouillon.
—L'enfant doit se mettre à l'étude à huit heures du matin en été et à huit heures et demie en hiver. Commencer par apprendre les leçons par cœur. Bien des personnes prétendent qu'on retient mieux en apprenant avant de se coucher et en dormant par-dessus; d'autres que la mémoire est moins fatiguée le matin. On peut essayer et même employer les deux moyens, mais le matin l'emporte généralement. En été, les enfants peuvent apprendre leurs leçons au jardin, au grand air, c'est encore meilleur; les études sérieuses durent jusqu'à dix heures et demie. Puis une heure et demie d'arts d'agrément: dessin, langues étrangères ou piano, en alternant un jour sur deux.—A midi, déjeuner à la fourchette et récréation. Le déjeuner doit se composer d'une côtelette ou beefteak grillé, œuf, légumes verts, puis d'un fruit pour dessert. Jamais de vin pur ni café. Le chocolat quotidien ou trop fréquent échauffe.—De une à deux heures, piano, puis devoirs écrits; au moment de goûter, à 3 heures, une demi-heure de repos; le goûter se compose d'une tartine de fromage blanc ou de confiture et d'un verre d'eau.—Reprise des devoirs jusqu'à 6 heures. Dîner, menu des parents ou à peu près. Le soir, piano, travail à l'aiguille; lectures, dictées.—Neuf heures sonnant, coucher dans une chambre sans feu, aussi froid qu'il fasse; l'enfant sera bien couvert dans son lit, qui ne sera jamais chauffé. Avant de se coucher, il peut boire un verre d'eau sans sucre, mais avec de la réglisse ou une pastille à la menthe.
Les heures de la promenade et des différentes études seront changées selon les saisons. En été, la sortie aura lieu de préférence entre 8 et 11 heures du matin; bien des leçons peuvent se donner dehors, comme celle du travail à l'aiguille; en vue des leçons dehors, on prolonge la durée de la sortie. En hiver, la sortie aura lieu après le déjeuner de midi. Pour les enfants qui sont élevés en pension, la promenade est remplacée par la récréation, ce qui vaut beaucoup mieux. Les mères qui élèvent leurs enfants chez elles doivent s'efforcer d'établir cet état de choses; c'est-à-dire ne pas habituer leurs enfants «à la promenade tous les jours», mais les mener jouer et courir une heure avec de petites compagnes.
Les jeunes femmes à Paris ne deviennent si coureuses, c'est le mot, que parce que leurs mères ont cru obligatoire de les faire promener des heures entières avec leurs gouvernantes. Elles ne peuvent plus se passer des promenades sempiternelles. Jouer, c'est encore s'occuper; se promener, arpenter dix fois les Champs-Elysées, les bras ballants, c'est être oisif; de plus, c'est éreintant, les promenades étant rarement plates. Il ne faut pas qu'une enfant regarde la promenade comme indispensable à sa santé, autrement elle se croira perdue dès qu'elle ne pourra pas sortir.
Je connais une jeune femme qui a été tellement habituée à sortir tous les jours quelque temps qu'il fasse, pendant qu'elle était enfant, qu'une fois jeune fille elle a cru cette promenade indispensable à sa santé; le médecin avait répété tant de fois devant elle qu'il fallait qu'elle fît un exercice quotidien au grand air, qu'elle s'est persuadée qu'elle était très malade quand elle ne le faisait pas et que sa vie était en péril. Elle fourbissait, s'il est possible de s'exprimer ainsi, toutes les institutrices, gouvernantes, femmes de chambre qu'on mettait pour l'accompagner, car sa mère avait dû renoncer à cette tâche. Maintenant qu'elle est mariée, précisément avec un homme peu marcheur, du matin au soir elle est dehors, par tous les temps, seule, sous le prétexte de faire de l'exercice. Mais, chose étrange, ces jeunes femmes si sorteuses, si marcheuses, ne le sont plus, ou du moins ne sont pas disposées à l'être lorsqu'il s'agit de promener leurs enfants! Elles courent de côté et d'autre, à tous les points de la ville, toute la journée, pendant qu'à une étrangère sont confiés ces précieux trésors!
Mais revenons à notre règlement. Il ne faut pas trop morceler les heures de travail, sous prétexte de repos; autrement l'enfant a à peine le temps de se mettre au travail qu'il se trouve dérangé. Les heures les plus mauvaises, car on est accablé par la chaleur et la fatigue, sont de quatre à six heures; aussi doit-on réserver un travail peu fatigant pour ces heures, la musique par exemple. Le dessin, demandant un grand jour, doit se faire plus tôt. Il suffit de travailler les arts d'agrément tous les deux ou trois jours; le piano seul demande à être pratiqué tous les jours. Trois heures d'étude bien employées suffisent pour faire une virtuose, et une heure à la fois seulement, si l'on veut. Une heure de gammes, une heure d'étude, une heure de morceaux d'agrément. De chacune de ces deux dernières heures, une demi-heure sera consacrée à déchiffrer.
Le piano est très hygiénique avant et après le repas; il repose l'intelligence, dont une occupation trop active fatiguerait la digestion. Bien des jeunes filles font des gammes en lisant. C'est trop machinal, et aucune des deux choses ne profite. D'autres se font coiffer pendant qu'elles font des gammes. Comme une jeune fille doit se coiffer elle-même selon notre manière d'élever les enfants, ceci n'est donc pas admissible.