Pour la jeune fille, le voyage, le déplacement, n'est pas aussi indispensable que pour le jeune homme. A quoi bon lui ouvrir tant d'horizons qu'elle ne saurait jamais atteindre? et combien en voit-on, au retour, ne plus trouver autour d'elles assez d'espace pour leurs aspirations!

Il faut élever les enfants pour le milieu où ils doivent vivre, si l'on ne veut pas courir la chance de les déclasser. Le sexe masculin peut toujours changer de milieu; il dépend de lui d'en sortir, de s'élever, et il n'a jamais trop d'ambition, si cette ambition est soutenue par de l'énergie et des capacités. De la femme il n'en est pas ainsi; à moins de faire partie de la brillante cohorte des artistes, où, s'il est beaucoup d'appelées, il y a peu d'élues, la femme ne peut changer de position que par le mariage; et c'est une bien grande exception que celle-là.

J'ai connu plusieurs jeunes filles appartenant au commerce ou à la petite bourgeoisie, n'ayant que des dots modestes, chaleureusement encouragées par leurs parents à étendre leur esprit et leurs connaissances. Pas une de mes lectrices qui n'ait aussi de ces exemples dans son entourage. Bientôt leur intelligence développée, les talents qu'elles acquièrent, les placent en dehors de leur cercle, au-dessus des autres membres de leur famille; leur donnent le droit d'aspirer à un cadre plus large; les parents en sont fiers, les louanges ne manquent pas, elles sont recherchées, attirées, reçues là où leurs parents sont à peine tolérés à cause d'elles.

Vient le moment de les marier; les épouseurs, en rapport avec leurs dots et leurs naissances, ne leur paraissent plus dignes d'elles; peut-être eux-mêmes en auraient-ils peur, et cependant elles ne peuvent espérer en trouver là où elles ne sont regardées que comme des intrus. Elles luttent quelque temps, se figurent qu'elles sont au-dessus de leur entourage et, en définitive, finissent par devenir des incomprises; elles murmurent contre leur destinée qui les entoure d'un cercle de fer. C'est pourquoi, à moins d'être bien sûr de pouvoir lui faire franchir le cercle qui l'enserre, il n'est pas nécessaire de donner à la jeune fille des aperçus qui ne seraient cause que de regrets et de déceptions.

Cette doctrine semblera peut-être un peu étroite; elle est le fruit de l'expérience faite de visu!—Que de jeunes filles les parents font élever à Paris, dans de grands pensionnats, et qui, lorsqu'elles doivent rentrer dans leurs villages, ne rêvent qu'aux succès de Paris, et s'étiolent ou s'aigrissent et deviennent malheureuses! Elles sentent en elles les moyens, le savoir; mais qu'en faire? D'autres essaient de briser le fameux cercle, et elles ne réussissent qu'à se mettre entre deux fers.

Pour la jeune fille qui a de la fortune, qui est destinée à voir le monde, ou à combattre par une profession libérale, les voyages sont très utiles.

Mais pour le jeune homme ils sont le complément indispensable, et je regarde comme très fortunés ceux que les événements entraînent au loin.

J'ai connu une pauvre mère, veuve, isolée, qui travaillait pour nourrir et élever son fils. Elle ne vivait que pour lui… je n'oserais ajouter qu'il ne vivait que pour elle, car il n'en était malheureusement rien! Les plus grands soins, l'éducation la plus tendre, l'instruction la plus sévère, n'avaient donné que les résultats les plus piètres; c'était une mauvaise nature.

A l'âge de dix-huit ans, petit employé de commerce, il ne pouvait arriver à se suffire; sa mère travaillait toujours pour lui!… On lui proposa une position excessivement avantageuse, mais il fallait faire un voyage au Japon.

Le Japon, ce pays si différent du nôtre! Puis l'inconnu, l'imprévu qui pouvait en résulter, n'était-ce pas fait pour tenter l'esprit aventureux d'un jeune garçon léger, un peu indolent, aimant le plaisir, détestant le travail? Ce qu'il aurait trouvé… peut-être pas ce qu'il croyait! et une fois loin de sa mère, n'ayant plus à compter que sur lui, sa nature se serait transformée! Les étrangers n'auraient pas supporté ses caprices, ses humeurs; combien son caractère aurait pu y gagner!