Voyagez et faites voyager les vôtres, donc, autant que possible, ne serait-ce que quelques journées par année; mais si des devoirs impérieux vous attachent à la maison, lisez des livres de voyages, des livres ayant rapport aux pays étrangers, car on ne peut bien s'apprécier soi-même qu'en apprenant à connaître les autres.

CHAPITRE XVI

LE CHOIX D'UNE PROFESSION.

On peut dire que ce chapitre fait suite en quelque sorte à ceux sur le développement de l'enfant, et quoique le choix d'une profession ne soit mis en question qu'à l'âge de l'adolescence, il est, selon le système que je vais expliquer, indispensable de s'y préparer à l'avance. Je veux parler spécialement des professions à donner à une enfant riche, parce que c'est principalement pour les filles que la solution de cette question présente des difficultés, et ce sont toujours des questions difficiles que je dois m'occuper, les autres n'ayant pas besoin d'être approfondies; ensuite parce que l'embarras est double quand il s'agit de filles de familles aisées ou riches.

C'est maintenant un fait avéré qu'on peut être certain de ne pas conserver toute sa vie la même position de fortune.

Parmi un nombre assez considérable de personnes qu'il m'a été donné de connaître directement ou indirectement, je puis dire qu'à quelques rares exceptions près, je les ai toutes vues dans un espace de vingt années changer de position du tout au tout. Ceux-ci, en petit nombre, que j'avais laissés dans une humble position, désolés, sinon désespérés, je les ai retrouvés superbes et brillants. Ceux-là, toute une pléiade, que j'ai vus planer dans les hautes régions de l'opulence et des honneurs, sont descendus dans la plus obscure pauvreté.

Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai eu un nouvel exemple frappant. Il y a quelque dix ans à peine, dans la cour d'un splendide hôtel du boulevard Haussmann, vous eussiez vu monter dans son landau confortable superbement attelé, une belle femme de quarante ans environ, le véritable portrait de la matrone antique; il n'était que deux heures de l'après-midi, car ce n'était pas aux heures préférées de la foule élégante qu'elle se rendait au Bois, mais aux heures où le soleil est le plus doux à respirer, où les allées désertes permettaient à ses cinq petits garçons qui faisaient échelon depuis l'âge de dix ans jusqu'à deux ans, de s'ébattre sous ses yeux.

Ce landau était donc plein de têtes blondes et enfantines. Le dimanche on prenait deux voitures; dans le clarence, étaient une gouvernante et une bonne avec les deux plus jeunes bébés; dans le landau, sur le devant, se plaçaient les trois aînés; dans le fond l'heureuse mère, ne laissant à personne le soin de bercer son sixième, nouveau-né, une mignonne fillette qu'elle nourrissait; le père était assis à côté. Quelle belle famille! Quelle bonne mère! Quelle union parfaite! Jamais elle n'allait au théâtre ni au bal, pour ne pas quitter ses enfants. Elle présidait à leurs études, à leurs jeux, à leur toilette, malgré le nombreux personnel de domestiques qui l'entourait.

Elle avait droit dans ses armes à une couronne fermée par son père, à un manteau de lord par sa mère… Le bonheur, la fortune, les honneurs, tout lui souriait… Aujourd'hui, c'est dans une petite ruelle, à Montrouge, que l'on habite! Quel vent de malheur a soufflé sur tout cela? et la petite fille bercée dans le landau, quelle va être sa destinée de jeune fille?

Les fortunes sont tellement peu sûres, que personne ne se fait même illusion. Il est impossible de prévoir les événements, et de dire ce qu'on sera demain; aussi c'est une préoccupation constante de tous les parents sérieux, de mettre leurs enfants à même de pouvoir, en cas de besoin, trouver des ressources en eux-mêmes.