Il y a aussi une classe plus modeste qui se préoccupe de la même question, c'est cette classe où le chef de la famille gagne, chaque année, de quoi faire mener aux siens une existence tout juste convenable, mais qu'il laissera sans ressources, le jour qu'il tombera malade. C'est une misère dorée avec un précipice au bout.
Ce que je reçois de demandes, d'avis, de ces deux positions, on peut se l'imaginer. Une mère jouissant d'une fortune moyenne me dit: «J'ai envie de faire apprendre à mes filles l'état de modiste ou de couturière.»
Une autre m'écrit: «Je donne à mon enfant une profonde instruction; il me semble que je ne puis lui laisser une fortune plus solide. Avec de l'instruction on arrive à tout.»
Cette autre encore: «Parmi les beaux-arts que ma fille apprend, je veux qu'elle en approfondisse un, sous le rapport industriel. C'est une sorte de métier artistique qu'elle aura toujours sous la main.»
Je réponds, en prenant les demandes à reculons, et je commence par la dernière solution:
—Si votre fille a besoin de gagner sa vie dès à présent ou du moins dans un court délai, vous avez pleinement raison de choisir un art industriel, celui le plus en vogue pour le moment. On ne peut guère faire un tel choix quand il s'agit d'un avenir incertain et éloigné, parce que la mode change; à un moment donné, la peinture sur porcelaine et la peinture sur éventail étaient d'un bon rapport; aujourd'hui elles rapportent à peu près de quoi mourir de faim.
Le dessin sur bois est beaucoup plus recherché; on fait tant de publications illustrées que l'on manque d'artistes. Ici, on se trouve devant une difficulté: les maîtres en ce genre ne veulent pas faire d'élèves. Ils ont peur des concurrents. Mais la mode, la science, les découvertes peuvent changer tout cela, et, d'ici quelques années, un autre art viendra détrôner celui-là. La miniature sur ivoire s'est vue ruinée par la photographie, quoiqu'il ne puisse y avoir rivalité ni comparaison. Mais il est bien rare maintenant qu'on fasse faire un portrait à la miniature.
A la première question je répondrai:
—Madame, il n'y a que les petites filles de classes ouvrières qui vont à l'apprentissage, puis en journée. Ce n'est pas à un si maigre résultat que vous songez. Si vos filles étaient réduites par une immense adversité à être ouvrières (cela s'est vu), elles sauraient mieux travailler que des ouvrières de profession, rien qu'en sachant ce que toute jeune fille de famille sait. Il n'y en a pas une, aujourd'hui, qui ne sache tailler et coudre, monter un chapeau aussi bien qu'une ouvrière de profession; du moins, il lui manquerait peu pour se perfectionner. Mais si vous entendez qu'elle soit capable de fonder une maison de modes ou une maison de couture, cela est différent: il n'est pas nécessaire d'avoir été à l'apprentissage, et je vais vous répondre, en même temps qu'à la seconde maman, qui pense que l'instruction peut tenir lieu de tout: celle-ci se rapproche du but.
Il y a quelque chose de plus à enseigner à un enfant qu'un métier, sans contester que la connaissance approfondie d'un métier soit excellente: c'est à être intelligent, c'est à savoir employer, mettre à profit son savoir, son talent. En un mot, pour employer une expression vulgaire, il doit apprendre à «savoir se retourner».