D'où vient que l'on rencontre fréquemment des gens d'un talent incontestable qui restent en route et qu'on voit arriver des personnes bien moins capables professionnellement que les premiers? Elles savent mieux s'y prendre; leur intelligence a été plus développée, et si, parfois, c'est par un don naturel, très souvent aussi cela provient du développement que l'on a donné à l'intelligence pendant leur enfance. L'intelligence vaut encore mieux qu'un métier, que du talent; elle leur suppléera, mais si elle est secondée par eux, elle aidera à sortir du milieu ordinaire.
Vous donnez une profession à un jeune homme; vous apprenez un métier artistique ou un art industriel, comme vous voudrez, à une jeune fille, le gouvernement se renouvelle, les temps changent, la mode fuit, il faut qu'ils sachent aussi changer et se modifier. Les circonstances de la vie sont si diverses que la première chance pour réussir est de savoir s'y plier, s y conformer.
L'énergie et l'intelligence, voilà deux soutiens puissants pour le malheur. Je n'admets le suicide dans aucun cas. Je puis le comprendre par déshonneur, encore même du déshonneur on peut se racheter; mais le suicide par misère, je ne le comprends pas; les peines de cœur peuvent abattre, tuer, parce qu'elles sont souvent irrémissibles; les pertes d'argent peuvent toujours se réparer.
Un enfant, aussi fortuné qu'il soit, doit s'habituer à l'idée que cette fortune, dont il jouit, ne lui appartient pas, qu'il n'en a qu'une jouissance temporaire, momentanée, et il doit se tenir prêt aux revers et à gagner sa vie. Un jeune homme doit être convaincu qu'il est absolument déshonorant de vivre aux croûtes de ses parents.
Je connais des jeunes gens dont les parents sont dans l'aisance, d'autres qui sont excessivement riches, et qui, en attendant que leurs fils aient atteint l'époque où la profession qu'ils ont choisie leur rapporte, leur font gagner leur vie par des répétitions, des articles dans les journaux, etc. Par exemple, un jeune stagiaire, en attendant que les causes lui arrivent se met secrétaire d'une illustration du barreau, etc.
Une femme peut posséder un talent à fond, un homme choisir une carrière; mais en outre ils doivent avoir l'intelligence de savoir se plier aux circonstances.
La plupart du temps, on arrive précisément par la voie à laquelle on pensait le moins.
On retrouve des exemples à chaque pas. Un tel qui avait été élevé pour les arts, où il végétera toute sa vie, serait arrivé s'il s'était mis dans le commerce. Tel autre s'obstine à ne pas vouloir accepter une position qu'il croit au-dessous de lui.
Quand on se trouve dans l'adversité, il y a mille moyens de se retourner. On parle toujours que la femme seule est misérable, mais j'en connais des quantités qui se sortent parfaitement d'affaires. Ce sont des femmes intelligentes qui ne se laissent pas abattre. Un exemple entre autres: Une femme de ma connaissance et du meilleur monde, par suite du décès d'un parent âgé qui mourut sans avoir fait de testament, se trouva sans fortune; elle avait un mobilier assez complet; au lieu d'attendre dans l'inaction d'avoir mangé son modeste pécule et d'être forcée de vendre son mobilier, elle loua un petit appartement, le choisissant avec deux sorties sur l'escalier; elle le disposa le plus coquettement possible, faisant des rideaux avec une robe de bal, habillant un pouf d'une jupe de satinette brochée; ne craignant pas de grimper sur une chaise posée sur une table, pour atteindre le haut des fenêtres, ni de se taper sur les doigts avec le marteau, car il ne fallait pas penser à prendre un tapissier; elle se renferma dans la plus petite pièce, et sous-loua les deux autres; ayant trouvé à louer le tout ensemble, elle se transporta autre part, où elle recommença; l'année d'après elle avait loué peu à peu la maison entière, et faisait des affaires prospères.
Bien des personnes choisissent une profession et ne savent pas ou ne veulent pas se sortir de là. Elles se lamentent, implorent tous les échos, accusent le ciel de les oublier, mais elles ne feraient pas le moindre effort; cela leur paraît impossible même; n'ayant jamais fait attention à rien qu'à ce qui se trouvait sous leur nez, elles n'ont jamais vu au delà, et, il faut bien le dire, leurs parents ne les ont pas secoués, développés.