En général, les personnes qui ont joui réellement de la fortune, sont intelligentes, et savent mettre de côté un faux amour-propre qui les empêcherait de chercher à se relever. Mais il y en a une foule qui n'ont fait que côtoyer cette fortune, la voyant assez de près pour pouvoir en parier, et elles se trouvent déplacées et malheureuses.
Une femme qui se trouve dans ces conditions, vient de temps en temps me demander de lui indiquer une occupation. Depuis plusieurs années, elle est à la recherche d'un emploi, et chaque fois qu'on lui en indique un, quelque chose, oh! toujours un excellent motif, l'empêche d'accepter. L'autre jour, elle me racontait que l'an dernier, après avoir imploré le baron de R., elle en avait reçu un secours de cinquante francs, et qu'elle compte en faire autant cette année. Je me sentais vraiment saisie de commisération pour elle, je ne l'en pensais pas là, lorsqu'elle continua ses doléances, disant:
—On me dit: Travaillez, travaillez! C'est bientôt dit: il faut des aptitudes, je n'en ai pas; je ne peux cependant pas aller balayer la rue!
Je restai stupéfaite. Voilà une femme qui aurait été humiliée de gagner sa journée en balayant la rue, et qui ne rougissait pas de recevoir une aumône du baron R.! Mais si elle avait eu réellement un peu de fierté vraie, avant d'implorer un secours, elle aurait d'abord été se mêler à l'escouade des balayeurs, qui ont certainement des sentiments de fierté que n'a pas celle qui mange le pain de l'infirme, du vieillard, quand elle a en elle des facultés suffisantes à se suffire.
Ce qu'il faut enseigner aux enfants, outre un métier, ou un talent, c'est à savoir s'en servir, c'est à connaître la vie, la valeur des mots, la conséquence des choses.
Les enfants riches sont mieux à même d'apprendre tout cela et d'avoir leur intelligence ouverte, parce qu'ils reçoivent plus d'instruction, voyagent, lisent, entendent raisonner; et le jour où l'infortune arrive, ils ne sont pas aussi malheureux d'être obligés de déroger, que d'autres, élevés en regardant en haut et qui se morfondent d'envie.
Dans la plus haute société, on voit se donner des fêtes où les convives se plaisent à s'habiller en paysans, en grisettes, en ouvriers. La grande dame est heureuse d'échapper au poids des grandeurs, et de courir, une journée entière, inconnue comme une petite bourgeoise.
Observez les jeux des enfants. Les bébés de parents très riches jouent à la bonne, à la marchande, à la ruine; ceux des pauvres, joueront au grand seigneur, au carrosse.
Enseignez donc à votre enfant ce que vous voudrez, mais enseignez-lui, surtout, à ne pas regarder le travail comme indigne de lui. Qu'il soit bien persuadé de la véracité de ce proverbe: «il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens.»
C'est par son mérite et ses capacités, par la manière supérieure dont il s'en acquittera, qu'il prouvera que la tâche entreprise est au-dessous de lui.