Tant que je n'avais pas mes fils, il endossait l'habit noir en rechignant, et il venait promener une figure ennuyée aux portes des salons. Le fait est que ce que les pères viennent faire dans un bal n'est guère amusant! Ils ont mille affaires en tête dont ils voudraient parler, et ils doivent causer de futilités; ils auraient des lettres à écrire, des journaux à lire, et ils doivent s'asseoir à une table de whist!
Ils aimeraient à se délasser des corvées de la journée en robe de chambre et en pantoufles, ils doivent chausser l'escarpin et mettre le menton dans le faux-col! Mon pauvre mari est d'ailleurs tellement accablé d'affaires, qu'il est devenu légèrement morose depuis quelque temps; en tout cas, il paraît préférer aller au café ou se coucher, que causer et rire. La maison n'est donc pas gaie le soir, et il est de mon devoir de saisir les occasions de distraire mes enfants, afin qu'ils ne cherchent pas eux-mêmes leurs distractions.
Jeanne et moi, nous sortons (ensemble) à dix heures de notre cabinet de toilette commun. Nous nous servons mutuellement de femme de chambre, et nous sommes assez vite prêtes, parce que nos toilettes sont toujours préparées d'avance. Hier, Jeanne portait une toilette d'ondine qui ne nous avait pas coûté cher! Sur de la tarlatane vert-d'eau nous avions disposé des écharpes en tarlatane blanche un peu défraîchie, mais dont le vert du dessous faisait ressortir la blancheur. De longues algues-marines faisaient l'office de rubans pour draper les écharpes. Une longue guirlande de nénuphars blancs, entremêlés d'herbes, prenant dans sa coiffure, venait s'attacher sur l'épaule, faisait le tour du décolleté de la robe, traversait le corsage en sautoir et se terminait après avoir traversé la jupe. C'était excessivement frais. Cette guirlande avait été cueillie dans la matinée par Gustave, qui nous a même aidées à l'épingler. Il aime beaucoup sa sœur, et était tout heureux de la voir jolie. C'est lui aussi qui lui avait dicté sa coiffure. Ses cheveux divisés en deux parties, ondulés et frisés par le bout, étaient un peu soulevés devant par des peignes posés en dessous, puis réunis derrière par une broche catogan.
J'oubliais de mentionner que des ruches panachées blanches et vertes en tarlatane ornaient le bord inférieur de la jupe. Ces ruches même nous avaient donné assez de mal pour les poser, comme nous n'avions pas beaucoup de temps.
De ma toilette je ne dirai pas grand'chose, se composant invariablement d'une robe de velours noir en hiver et de soie en été, accompagnée d'une mantille de dentelle noire.
Quoique bien des femmes de mon âge posent encore pour trouver des danseurs, je trouve que lorsqu'on a une fille qui danse, c'est le comble du ridicule d'avoir l'air de se mettre pour ainsi dire en concurrence avec elle.
Gustave est habillé en un tour de main, et s'applique, en galant cavalier, à ne jamais nous faire attendre. Bernard flâne, il veut finir sa lecture, fumer sa cigarette au jardin; bah! la toilette d'un homme, ça marche bien plus vite que celle d'une femme! Il sera encore prêt avant nous… il faudra qu'il attende!… Enfin il monte dans sa chambre, lambine, ne se presse pas, essaie tel ou tel vêtement; descend faire faire le nœud de sa cravate par sa sœur, remonte, le défait parce qu'il ne le trouve pas bien, redescend, veut visiter la boîte de poudre de riz de sa sœur et la répand sur son pantalon noir! Il faut brosser pendant une demi-heure! Il met trop de cosmétique à ses moustaches naissantes et se tache les joues; il doit se débarbouiller de nouveau, mais comme il défraîchit ses manchettes, je remonte lui en donner d'autres! Bref, la toilette de Bernard, c'est un dérangement perpétuel pour toute la maison. Il est d'une coquetterie, ce petit sauvage, dont on ne peut se faire une idée. Il ne se trouve jamais suffisamment bien; il nous accuse d'égoïsme, si nous ne l'admirons pas avec enthousiasme, et en même temps si nous ne paraissons pas assez difficiles dans ce qui le concerne.
Après environ une heure de retard, poussé par Gustave, il finit par descendre définitivement comme un ouragan en mettant ses gants.
—Partons-nous? s'écrie-t-il; allons! il va encore falloir une demi-heure à Jeanne pour mettre sa sortie de bal! Oh! les femmes! les femmes!
En disant ces mots, il se précipite vers sa sœur pour qu'elle lui boutonne ses gants, dont il enfile le dernier avec précipitation. En ce moment précisément, Jeanne se pliait gracieusement en arrière pour que Gustave lui plaçât son manteau sur les épaules, ce qui faisait traîner sa robe un peu plus… crac… crac!