Abraham ne répondit pas. « Tu m’entends ? » insista Bernard. Alors l’autre : « J’ai idée que nous pourrons nous arranger un jour. Ne disons rien de définitif, veux-tu ? »
Il était presque suppliant. Bernard réprima un sourire victorieux et s’en alla. « Véritablement, la religion rend idiot », se disait-il en descendant l’escalier. Il dîna sobrement et rentra chez lui toujours songeant à ses affaires. Comment attaquer ses adversaires sur le flanc Bordes ? Il fallait agir avec prudence, ne pas donner l’éveil. Vingt combinaisons se présentèrent, dans son imagination créatrice, qu’il écarta ; toutes à un moment de leur développement se révélaient impraticables ; l’attaque, la mise en mouvement qui devait déterminer la catastrophe devait avoir pour caractères essentiels d’être invisible, (c’est-à-dire d’apparence toute normale), définitive et enfin de ne pouvoir se développer que d’une seule manière fatale et nécessaire, sans bifurcation possible. Comment provoquer le déclanchement ? Comment lier ses adversaires simultanément sur les asphaltières et sur l’affaire Bordes pour les étrangler ensuite par là ? Du côté des asphaltières évidemment ils auraient besoin d’argent pour lever l’option ; si on leur en offrait du côté Bordes ? Oui, sans doute, mais sous quel prétexte ? Voilà à quoi il revenait toujours. C’était là le nœud de la question. Il se coucha de bonne heure et continua de méditer dans la pénombre que faisait la lampe voilée de gaze. Et, enfin, la bonne idée se présenta. Il se rappela à propos l’ambition qu’avait toujours manifestée le Conseil d’Administration de Bordes et Cie : troquer ses voiliers contre des vapeurs. Il fallait leur acheter des voiliers, c’était la solution, leur verser de l’argent tout de suite et engager Blinkine et Mulot dans quelque sale aventure d’emploi de fonds injustifié. Mais par qui faire acheter ces voiliers ? Comment tendre la souricière aux deux acolytes ? Cela, c’était facile ; Bernard ne s’en inquiétait pas beaucoup, il avait confiance en son génie d’invention. L’essentiel était de trouver une base de départ solide, normale, rationnelle ; il l’avait, le reste irait tout seul ; c’était un jeu. Il resta une partie de la nuit à échafauder des plans, à examiner toutes les éventualités et la possibilité de les réduire ou de les résoudre à sa convenance. A un moment, il crut tout perdu : « Oui, marmonna-t-il, entre ses dents, je n’ai pas songé à cela ; le conflit entre l’acheteur et le vendeur peut tourner au procès qui donnera à mes adversaires le temps de se retourner. Il faudrait là quelque fait franc, net, coupant, qui pût interdire toute chance à un procès et faire sauter nos zigotos. Mais quoi ? » Vraiment il se sentit découragé : « l’idée était si bonne », se disait-il. Il se leva, alla à sa bibliothèque, prit le Code, feuilleta longuement, médita, le reprit, le jeta avec dépit : « Rien, pas une suggestion dans ce bouquin idiot. » Il songea à l’époque si proche et si lointaine où il commentait la Gazette des Tribunaux. « Le petit frère Maninc ne serait pas embarrassé, lui, se dit-il, avec un sourire perdu, pour trouver une solution. Voyons, comment rendre un tel procès impossible ? » Il se remémora ses cours, reprit le Code, le compulsa de nouveau longuement. « Rien. Évidemment je suis dans l’anormal, l’impossible. Il ne faudrait rien moins que d’avoir affaire à des étrangers… Et même non ! On peut toujours par la voie diplomatique… A moins que les relations diplomatiques ne soient rompues ? » Il se mit à rire : « Tiens, si on se faisait déclarer la guerre pour plaire à Bernard Rabevel ? Je deviens tout à fait stupide. Car, même en cas de guerre, il y a le séquestre et nos tribunaux ne se gêneraient pas pour trancher dans le cas d’un litige avec un étranger. » Il se souvenait du regard malin du frère Maninc pour ses élèves étrangers. « Rien à faire pour l’étranger sur le sol français. » Et, tout d’un coup, il eut presque un cri de joie : « Ça y est, je tiens ma combine. Ça y est. » Il regarda son réveil, il marquait trois heures ; il mit la petite aiguille de la sonnerie sur le chiffre six, éteignit sa lampe, se retourna deux ou trois fois dans ses draps en soupirant, puis s’endormit profondément.
A six heures, il fut debout. « Il faut que je le pince au lit, ce bougre », disait-il à mi-voix. Il s’habilla, descendit dans la rue, héla un fiacre et arriva, comme sept heures sonnaient, à l’École de la rue des Francs Bourgeois. Le portier le reconnut et le salua ; il semblait tout intimidé par l’élégance du jeune homme. « Dites-moi, demanda celui-ci, je voudrais que vous me montriez tout de suite le registre des Anciens Élèves. Il me faut l’adresse de Ramon Sernola. Je sais qu’il fait son droit mais j’ignore où il habite. »
— C’est facile », répondit l’homme. Il sortit et revint au bout d’un moment. « Tenez, dit-il, voilà l’adresse demandée, je l’ai marquée sur ce papier. »
Bernard remercia, tendit un pourboire et reprit son fiacre. Vingt minutes après, il s’arrêtait devant un petit hôtel d’assez piètre mine au fond d’une ruelle du Quartier Latin. Une grosse bonne dépeignée et dépoitraillée s’empiffrait, sur le seuil, d’un quignon trempé de café. « Mossieu Sernola ? C’est au cintième, luméro 27. Pas besoin de vous presser. Il est toujours au plumard jusqu’à dix heures. Z’avez le temps. » — « Il n’a pas changé », pensa Bernard. Sernola était un grand garçon, mince, charmant, plein de finesse et d’astuce, mais indolent au possible. Fils d’un grand négociant du Vénézuela, il avait dès l’enfance été séduit par l’image de la France que lui décrivaient les missionnaires ; il avait aisément obtenu d’y venir faire ses études et, au sortir des Francs-Bourgeois où les missionnaires l’avaient directement expédié, il s’était trouvé avec ivresse, libre et seul, dans cette ville qu’il adorait sans la connaître. Il s’était installé dans cet hôtel médiocre, économisant sur le logement pour ne se priver ni de voyages, ni de maîtresses, ni de livres, ni de théâtre, ni de plaisirs. Il avait envie de tout comme un enfant. Presque tout son temps lui appartenait, ses études de droit ayant été singulièrement facilitées par les cours du Frère Maninc. Il ne redoutait qu’une chose, c’était de repartir bientôt pour son pays natal.
Cette crainte, Bernard l’eut tôt pénétrée. C’est là qu’il fallait frapper. Il lui dit :
— Mais pourquoi ne resterais-tu pas en France, puisque tu t’y plais ?
— Parce que le papa me couperait les vivres dès que mes études de droit seraient terminées.
— Ah ! oui. La raison est bonne. Prolonge tes études.
— En me faisant blackbouler ? Le bonhomme a prévu le cas. Diplômé ou non, je reviendrai au bout du temps normal.