— Les gendarmes ne doivent pas avoir beaucoup de travail ici, hein ?

— Quelle question ! mais comme partout, je pense. On n’assassine pas, on ne vole pas. Des chapardages de temps en temps, des coups quelquefois pour une fille, quelques ivrognes les jours carillonnés. Qu’est-ce que vous voulez de plus ? Eh ! c’est bien assez, pardieu !

Des paysans les croisaient, solides, carrés, de forte race. Ils saluaient, en passant, à la mode ancienne : « A Dieu soyez ! » Quel pays ! L’atmosphère pure, le soleil brillant, l’air vif, l’eau légère ; un paradis, si l’homme pouvait concevoir le paradis autrement que dans la mollesse et dans l’oisiveté.

Une psalmodie interrompit leur conversation : ils virent par le porche de la Commanderie un cortège qui défilait. « C’est Joindou de Bouyals qu’on enterre aujourd’hui », dit Mauléon à sa fille. Six hommes portaient le cercueil sur les épaules : « Oui, fit Mauléon, parce que le chemin finit un peu plus loin ; on ne peut monter à l’église, et au cimetière qui est derrière elle, que par un escalier. Venez sur le rempart, vous verrez. » Il les guida ; Angèle le suivait, précédant Bernard. Ils longeaient une terrasse droite en plan incliné ; il remarqua que, dépouillée aujourd’hui de tous bijoux, elle avait conservé en retournant la pierre à l’intérieur de sa main la bague qu’il lui avait donnée la veille.

Quand ils furent sur le rempart, Bernard vit en effet le cortège funèbre engagé dans l’escalier qui montait à l’église. Ainsi le mort ne quittait ses proches qu’au moment dernier de rentrer dans la terre froide. Sa dépouille imposait aux hommes, même les plus durs, qui étaient obligés de cheminer sous son fardeau, le frisson de l’inconnu et sa terrible leçon. Quelle grandeur, quelle sagesse !

Mauléon à présent lui montrait dans le lointain, les bourgades éparses, semblables à la leur. Sainte Radegonde, la bastide des amandiers ; Cirou, le pays des cerises ; Ravise où tournaient encore de vieilles coutelleries : les ouvriers travaillaient à genoux dans l’eau et chacun avait son chien couché sur les jambes pour lui tenir chaud ; et puis Pampelonne, fondée en 1290 par Eustache de Beaumarchais, à son retour d’Espagne où il s’était emparé de Pampelune ; on distinguait ses remparts ; Mauléon assurait que les fossés existaient encore, larges, profonds et remplis d’eau ; forte bastide, peuplée de gens batailleurs ; leur jeunesse venait en nombre dans les foires chercher querelle aux coqs des autres endroits ; les Anglais n’avaient pu s’emparer de cette ville que par la ruse au temps où ils tenaient la Gascogne et tentaient d’annexer le Rouergue, Froissart raconte l’histoire dans ses chroniques. Au loin les flèches de Rodez vers le Nord et, vers le Sud, la tour rose de la cathédrale d’Albi. « Nous sommes comme les Templiers, dit Mauléon, nous dominons tout le pays. » Il réfléchit, hésita et finit par dire : « Moi, je ne suis pas un homme instruit, mais j’ai pensé bien souvent que, pour un homme intelligent qui viendrait habiter ici et se promener un peu tous les jours sur ces remparts, il y aurait de la consolation, je veux dire de la… Mais je m’empêtre. Vous comprenez, ici, c’est comme si on regardait les étoiles au ciel ; ça élève l’esprit, n’est-ce pas ? »

Angèle était assise sur le parapet, le regard perdu. Au ras du sol, dans le lointain, des troupeaux blancs, des cabanes roulantes, la tache noire d’un labrit, la silhouette d’un berger. L’attitude contemplative de ces hommes frappait Bernard. Quelles pensées mystérieuses accourues des horizons immenses leur apportaient le goût et le désir de l’infini ?

— Sont-ils bergers de métier ou bien mènent-ils leurs propres troupeaux ? demanda-t-il.

— Bergers de métier en général. Certains d’entre eux gardent les bêtes d’une grande ferme ; d’autres celles de tout un hameau et enfin quelques-uns leur propre troupeau. Mais tous les Rouergats dans leur jeunesse accompagnent un berger. Rien de plus difficile que ce métier. Il faut naître berger. Un proverbe d’ici prétend que seuls les enfants du vent qui souffle au printemps et à l’automne font de bons bergers.

— Curieux, dit Bernard.