— Oui ; une vocation. Certains ne quittent plus ce métier dès qu’ils y ont goûté. D’autres, après deux saisons, ont besoin d’y revenir ; on dirait qu’ils ont laissé leur cœur là-bas. Ils viennent vous trouver un beau jour pour boire le coup de l’amitié, couverts du manteau blanc rayé de rouge… On croirait qu’il y a un sort sur eux…
— Et comment sont-ils vus dans le pays ?
— On les juge un peu fous. Mais quand ils reviennent de là-bas, ils racontent à la veillée des histoires. Des histoires qu’ils ont rêvées, bien sûr, et qui émerveillent les gosses. Mais les hommes qui ont passé par le métier les écoutent aussi. Ils sont devenus autre chose, couteliers, cloutiers, sabotiers, buronniers, ils gagnent mieux leur vie. Mais à ce moment-là on sent bien qu’ils regrettent, allez ; ils envient les bergers.
— Quelle grandeur », dit Bernard. Il regarda autour de lui ; une quinzaine de maisons semblables à celle des Mauléon se groupaient dans l’enceinte de la Commanderie.
— Nous sommes des privilégiés, nous tous qui vivons ici, pas vrai ? demanda Mauléon.
— Je le crois bien !
— Tenez, la petite maison à volets verts là, c’est celle de ma sœur, la tante Rose qui habite avec nous depuis la mort de ma femme, ça fait dix-sept ans. Plus tard, il faudra probablement qu’Angèle s’y installe.
— Comment ça ?
— Vous ne savez donc pas que j’ai cinq enfants ? c’est ainsi, oui. L’aîné, Jérôme, est percepteur à Sartène ; le second, Pierre, est adjudant de Coloniale en Algérie ; Jeanne, qui vient après, est mariée à un propriétaire du côté de Rodez ; le quatrième a tiré un mauvais numéro, il doit être de votre âge…
— Je suis de la classe 85 », dit Bernard ; il se rappelait le jour où, comme étudiant en théologie il avait obtenu son exemption : fraude involontaire, la première.