— Lui aussi, il est soldat de la ligne à Grenoble. Quand il va revenir, il voudra prendre femme ; il a déjà choisi, la seconde fille d’Esquillat, le buronnier, tu sais qui je veux dire, Angèle ? il l’emmènera chez nous : la maison suit la terre. Alors, Angèle s’installera dans la petite maison aux contrevents verts, avec la tante Rose… et l’héritier ? Elle pourra rêver à son aise, ma bachelière, elle sera bien là…

Des femmes battaient le chanvre sur la placette ; une vieille roulait sa quenouille, poissait son étoupe ; des enfants piaillaient sur les remparts ; les abeilles d’un rucher voisin se dégourdissaient déjà et montaient jusqu’à eux, portées par le vent ; les premiers martinets passaient en criant de joie. On entendait le métier proche du tisserand.

— Ah ! on oublierait les affaires, dit Bernard avec conviction. Les temps bibliques… Plus de souci d’argent, d’ambitions, de combinaisons utilitaires. La paix du cœur.

Il comprenait tout à fait à présent pourquoi le Père Régard avait voulu qu’il vînt jusque là. Le Père désirait que s’imposât à l’amant le souvenir simple et candide de la maîtresse rachetée de ses fautes, vivant dans la tranquillité du cœur et des sens, dans une pureté qu’il n’oserait plus troubler.

— Oui, se répéta-t-il, plus de péché, plus d’ambition… Oui. » Il la regarda : Qu’elle était belle ! « Oui… mais la perdre… ou mener une vie misérable et gênée… Plus d’Angèle ou plus d’ambition, de lucre, de combinaisons, d’intérêts… » Le jour allait venir où il ne la verrait plus !… Mauléon s’était détourné, examinant une tuile cassée de sa toiture. Bernard sentit qu’Angèle le regardait : « Tout de même, dit-il à voix basse en relevant les yeux sur cette chair bien-aimée, te perdre ! » Elle était faible aussi, baissa les paupières en silence. Et lui songeait : comment revenir, comment la garder, comment la reprendre ? Mauléon était retourné auprès d’eux.

— N’est-ce pas, dit-il, on ne se lasserait pas de contempler ce panorama ?

— Oui, ce pays est bien beau.

— Et il n’est pas mauvais, je vous le disais tout à l’heure, tout le coteau est excellent ; dur à travailler, dame ! la plaine serait bonne aussi, tout le coin que vous voyez, là, au bout de mon doigt, c’est de la terre à jardin. Seulement c’est l’eau qui manque, c’est l’eau.

— Mais, dit Bernard en riant et en montrant le cours rapide du Viaur, il y en a assez là-bas, je crois.

— Vous voulez rire, Monsieur. Oui, une partie du pays est inculte faute d’eau. Si je vous disais que nous sommes obligés d’acheter beaucoup de nos légumes ? et qu’il vient des jardiniers depuis Lescure près d’Albi jusqu’ici pour nous les vendre très cher ?