Après une demi-heure de route effectuée en silence, les quatre hommes arrivèrent au moulin transformé en usine productrice d’électricité. Bernard sauta à terre, pénétra en trombe dans la salle des machines, examina celles-ci, et montra aussitôt un visage rayonnant de joie et de malice. Il alla au tableau de distribution, demanda au mécanicien de mesurer devant lui les intensités et les voltages sur les appareils et se tourna vers Béral.
— Monsieur Béral, désirez-vous que Me Samin ici présent enregistre les termes de la conversation que nous allons avoir, oui ou non ?
— Mais…
— Je dis : oui ou non ?
— Non, non », s’écria hâtivement l’homme, « cela me paraît inutile », ajouta-t-il aussitôt en manière d’explication, « nous sommes entre honnêtes gens ».
— Pas sûr, pas sûr, fit Bernard. Bien. Désirez-vous maintenant que je fasse exécuter un grattage du vernis de ces dynamos, que je montre le martelage des numéros de série et le maquillage des machines ? Oui ou non ?
— Monsieur, dit Béral sur un ton solennel, vous insinuez là des…
— Oui ou non ?
— Non. Bien sûr que non. Enfin, s’écria Béral avec éclat, que me veut-on ici ?
— Vous devenez sage, vous savez comprendre les choses, je vois ça, c’est très bien. Vous avez droit à une petite histoire. Lorsque je reçus le dossier de Monsieur Mauléon, je constatai qu’il était rempli de lettres de contestations de ses clients, de refus de paiement, d’assignations et de chicanes ; tout le monde se plaignait d’un éclairage défectueux. J’y trouvai vos lettres déclarant que cette défectuosité devait évidemment provenir de la faiblesse du voltage subséquente à des pertes en ligne que vous ne pouviez vous occuper de faire disparaître vous-même. Ce malheureux Mauléon avait fait venir à grands frais des monteurs électriciens qui avaient constaté en effet une tension de 170 volts aux lampes ; après examen de la ligne, petite réparation, réisolements, Mauléon avait regagné 5 volts et perdu 1500 francs. De plus, à son grand désespoir, Mauléon n’avait pu éclairer que le cinquième des lampes dont vous lui aviez promis l’alimentation ; donc déchet d’intensité comme déchet de tension. Bien, me dis-je, voyons plus avant. Je lus votre contrat : vous promettiez du 220 volts, vous fixiez également vos intensités et un de mes ingénieurs, après calculs, m’a déclaré qu’aux conditions arrêtées, Mauléon devait en effet pouvoir alimenter d’une façon excellente toutes les lampes prévues.