— … Réception dont je viendrai moi-même m’occuper avec mon conseil technique. Et une petite indemnité de quarante mille francs ; voilà ma part d’associé presque payée. Je vous disais bien que la Cie Carrézas ferait les frais de mon cadeau.

— Ah ! vous me sauvez la vie, s’écria Mauléon. Comment vous en remercier ?

— Ne parlons pas de ça », fit Bernard ; il passa à côté d’Angèle qui, au cri de reconnaissance poussé par son père s’était sentie véritablement troublée ; elle lui prit la main et lui dit avec une émotion réellement venue des profondeurs d’elle-même :

— Moi aussi, je vous remercie.

Il se contenta de baiser sa main sans la regarder et sans mot dire.

— Nous allons revenir, tout à l’heure, fit Mauléon, pour le rendez-vous avec les créanciers. Pourvu que ça se passe aussi bien ! » Il était tremblant de joie et d’espoir. Bernard lui dit à voix basse comme ils rejoignaient Me Samin resté devant la porte : « Donnez cinquante francs à l’huissier pour l’indemniser de son dérangement et congédiez-le tout de suite ; il faut qu’il ait le temps d’aller bavarder avec vos créanciers qui doivent baguenauder déjà dans les rues ; il les préparera, sans s’en douter, mieux que personne, à ce que nous leur dirons. »

Il ne se trompait pas. Quand, à six heures, ils rentrèrent à la maison, les quelque vingt personnes qui causaient en groupes devant la porte leur firent des saluts empreints d’une considération qu’ils n’eussent pas témoignée la veille à Mauléon. Celui-ci les fit entrer dans la grande cuisine où furent apportées toutes les chaises de la maison. Bernard l’avait voulu ainsi ; la tante Rose s’empressait autour des fourneaux qui dégageaient une odeur appétissante. Le financier prétendait que le contentement de l’estomac étouffe toutes les revendications. Il se rappela tout d’un coup une scène analogue à Cantaoussel, quatorze ans auparavant ; là, s’était décidée la grande affaire de sa vie…

« Messieurs, dit-il avec bonhomie, ni Mauléon ni moi n’aurions eu l’idée de vous faire entrer dans cette cuisine pour respirer le fumet d’un repas qui sent bougrement bon, si nous ne comptions absolument que vous serez ce soir des nôtres pour faire honneur à ce repas. Nous avons en effet l’intention de fêter dignement le succès que nous venons de remporter aujourd’hui en démasquant l’escroc dont nous, et vous avec nous, avons été victimes et qui a failli tuer dans l’œuf une affaire véritablement destinée à la prospérité la plus grande. Mais je vous tiens plutôt pour des associés que pour des créanciers et je vais me faire un plaisir de vous raconter la petite comédie à laquelle s’était livré notre fournisseur. » Il leur raconta, en effet, avec son brio habituel, la scène de l’après-midi et conquit son auditoire déjà prévenu en sa faveur par l’admiration communicative de l’huissier. Il entra ensuite dans l’exposé des possibilités de l’affaire et proposa un système de paiements échelonnés et sans intérêts. Son astuce oratoire toujours en éveil, apte à saisir les interruptions ou les velléités d’interruptions pour les tourner à l’avantage de l’interrupteur flatté et s’en faire un partisan, eut tôt obtenu l’assentiment général : « Monsieur Bétournel, disait-il par exemple, me pose une objection qui est en effet fort grave et que je le remercie de signaler, car nous allons la résoudre de manière à ne pas laisser de doute dans nos esprits… Monsieur Pigasse, dont on voit bien qu’il doit avoir une grande habitude des affaires, me fait observer avec juste raison… Monsieur Caraman est plus perspicace que moi, j’avais en effet négligé le côté de la question qu’il nous éclaire ; heureusement qu’à l’examen ce côté, qui aurait pu être grave, apparaît secondaire…

— En somme, déclara-t-il en terminant, vous avez deux solutions : ou bien tuer la poule pour avoir les œufs qui se forment dans son ventre ; ou bien laisser s’engraisser la poule pour avoir des œufs plus gros. Je dis des œufs plus gros et voici comment : je concède un privilège d’option aux prix actuels aux créanciers qui voudront s’assurer des terrains irrigués, jusqu’aux cinq sixièmes de leur créance, le sixième en sus devant être payé au comptant. Si vous en voulez, hâtez-vous ; je suis en effet en pourparler avec le Syndicat agricole du Morbihan qui est acheteur pour une colonie de Bretons à un prix supérieur du tiers. Voici la correspondance échangée… Pour ceux qui ne veulent ni attendre pour être payés, ni profiter de cette occasion de terrains, je propose de les régler à la minute même contre un escompte de dix pour cent ; ah ! évidemment, il faut bien que je m’y retrouve. Vous pouvez être tranquilles, si nous allions au tribunal (je dis ça, je sais bien qu’aucun de vous n’est assez chicanier pour ça, vous laissez la bêtise aux gens de Pampelonne) le tribunal me donnerait bien les dix pour cent et termes et délais pour m’acquitter en raison de l’escroquerie dont j’ai été victime. Et vous mangeriez de l’argent au delà de ces dix pour cent. Alors, Messieurs, trois solutions et à votre service. 1o) — de l’argent tout de suite soit neuf dixièmes de votre créance ; 2o) — de l’argent d’ici trois ans pour la totalité de votre créance ; 3o) — des terrains. Et maintenant, allons à table. La tante Rose s’impatiente et on réfléchit mieux devant un bon dîner. Nous signerons tout ça tout à l’heure. »

Pendant le repas, Bernard étudiait, en les faisant parler, le caractère de ses convives. La plupart, cultivateurs riches, avaient avancé des fonds à Mauléon, quelques-uns avaient fourni des matériaux ; le charpentier, le maçon qui avaient construit les massifs des machines et les réservoirs d’irrigation se trouvaient là aussi. Mais tous, quel que fût leur métier restaient, avant tout, petits propriétaires terriens, attachés à un domaine et toujours désireux de l’arrondir. Ils convoitaient, cela transparaissait dans leurs propos, les terrains irrigués ; et l’allusion au Syndicat du Morbihan (invention du rusé Bernard) les avait considérablement troublés. Rabevel y ramena négligemment la conversation quand ses hôtes commencèrent à être échauffés par le vin. L’un d’eux, Joindou, gros propriétaire des environs, s’écria à haute voix :