— Mais enfin, sans vous commander, Monsieur Rabevel, qu’est-ce qu’ils viennent faire ici vos sales têtes de pioches de Bretons ? On n’a pas besoin d’eux, vous savez. Ils nous boufferont la laine et la peau, ces gens-là. Ça travaille comme du monde gueusard, ça ne mange pas, ça fait pelote et puis ça grouille d’enfants qui vont à l’ouvrage pour rien et tirent le pain du pauvre monde ; je les connais, moi, ces gars ; j’ai fait mon service à Lorient. Y a pas à tortiller ; c’est des étrangers qui ne sont pas d’ici. On a pas besoin d’eux.

— Vous, vous n’avez pas besoin d’eux, répliqua doucement Rabevel ; moi, j’en ai besoin. Le Syndicat Agricole du Morbihan, suivant une combinaison financière opérée avec son Département et approuvée par l’État, envoie des familles, d’ailleurs choisies parmi les meilleures au point de vue de la moralité, dans les départements plus riches et moins peuplés…

— Oui, dit un autre, j’ai un de mes amis qui a fait son temps avec moi et qui est du Gers ; il paraît qu’il en est déjà arrivé là-bas de ces Bretons.

— Ce Syndicat m’offre des prix avantageux, je serais trop bête de refuser ; n’est-ce pas votre avis ?

— Dame, oui, répondit Joindou. Mais, tout de même, nous autres, vos créanciers, nous vous avons aidés au moment où ça n’allait pas fort. Maintenant vous nous virez l’échine. Il me semble, quand même, que, du monde comme il faut, il serait un peu plus de reconnaissance, en parlant par respect.

— Écoutez, fit Bernard d’un air embarrassé, moi, je vous ai proposé tout à l’heure une combinaison que je trouve avantageuse pour vous ; je ne sais pas ce que vous voulez de plus.

— Eh ! pardieu ! s’écria Joindou, ce que nous voulons c’est rester entre caussenards ; on a pas besoin de monde d’autre pays.

— C’est très joli ça, mais je ne peux pas laisser mes terrains improductifs uniquement pour vous éviter le désagrément d’un voisinage de Bretons. D’autant plus, vous comprenez, que c’est moi qui aurais l’entreprise des bâtisses pour leurs maisons. J’ai des propositions de maîtres-maçons déjà pour tout ça, je suis sûr d’un gros bénéfice… Servez le cognac, ma fille…

— Ça, c’est pas trop joli, non plus, dit l’entrepreneur de maçonnerie, tombant dans le piège ; moi, je disais trop rien, je pensais : ce monde qui va venir faudra bien qu’il demeure en quelque endroit et qu’on fasse des maisons ; c’est toujours des sous de ramassés. Voilà que vous voulez donner ça à des Parisiens.

— Ah ! non, dit Bernard, pas des Parisiens, le déplacement me coûterait trop cher ; mais un entrepreneur des environs qui a eu vent de l’affaire m’a écrit et je lui ai donné option pour le cas où je traiterais avec le Syndicat.