— Et d’où est-il cet entrepreneur, sans vous commander ? demanda le charpentier.
— De Pampelonne.
— Ben, c’est du joli ! s’écria le maître-maçon.
Les convives firent chorus. Des Pampelonnais ! On voulait donc mettre la discorde et la bataille dans le pays !
— Mais, sapristi ! répliqua Bernard feignant la consternation, proposez-moi autre chose, si vous avez mieux, vous autres.
— Eh ! bien, dit Joindou, alors vous croyez que pour les écus on ne peut pas s’aligner avec vos Bretons, nous autres caussenards ? Et si nous vous les achetions tous d’un lot vos terrains irrigués, vous nous donneriez bien la préférence et même un petit rabais sur ces pioches du Morbihan ?
Bernard se fit prier. La servante repassait le cognac. Joindou et ses amis dépensaient pour le convaincre des trésors d’éloquence.
— Enfin, dit-il paraissant se décider tout d’un coup, tout ça ce sont de bonnes paroles. On dit ça à la fin d’un bon dîner et, après, c’est fini. Si j’accepte ce soir, demain vous ne serez pas de la même humeur, vous viendrez tergiverser, et alors, naturellement, moi, je traiterai avec les gens du Morbihan et ceux de Pampelonne. Ce n’est que lorsque vous verrez arriver ces paroissiens que vous vous mordrez les doigts. Seulement c’est à moi que vous en voudrez. Non, merci, je connais trop cette manière de procéder. Allez, n’en parlons plus et restons bons amis.
De voir Bernard rompre et s’évader acheva d’amener les hésitants. Il ne fallait pas laisser travailler et s’installer des étrangers, ni manquer une telle affaire. Le monsieur craignait des volte-faces, eh bien ! pourquoi ne signerait-on pas un papier tout de suite ? Comme ça, on le tiendrait, lui aussi ; et il n’y aurait plus qu’à aller régulariser en passant l’acte chez le notaire. Il voulait son argent comptant ? On pourrait le lui donner le lendemain, s’il acceptait les obligations du Gouvernement ou du Foncier. Le cognac circulait toujours. Bernard vaincu enfin céda. On envoya chercher des timbres au bureau de l’enregistrement : « Le receveur n’est pas encore couché, il les donnera, il est bien complaisant cet homme », dit la tante Rose. Bernard eut vite arrangé les choses :
— Les terrains sont en plaine, bien desservis, toutes les parcelles se valent et seront pareillement irriguées. Si vous voulez, nous faisons cent parts identiques. Vous êtes vingt ; arrangez-vous entre vous, voilà la carte, la superficie. Nous allons calculer le prix de la part. Et chacun suivant sa bourse pourra prendre le nombre de parts qu’il voudra. Après cela, le géomètre fera le tracé sur le terrain ; pour la situation de chaque lot, à l’amiable ; sinon, le tirage au sort. Ça va ? Oui ? Eh ! bien, à vous de calculer vos disponibilités. Voyons, Joindou, combien de parts prendrez-vous ?