— Moi ? toutes celles qui resteront. Demandez d’abord aux autres.
— Et s’il n’en reste pas ?
— Ah ! Mille dieux ! Eh ! bien, disons dix, si vous voulez.
— Et vous, Bétournel ?
— Moi, je suis maçon, j’ai juste le temps de cultiver mon jardin le soir. Avec deux parts, je serai assez riche.
— Et vous Pigasse ?
— Ma foi, je crois bien que si vous acceptez aussi les obligations des chemins de fer pour le paiement, je prendrai sept parts.
— Sept parts. Et vous, Caraman ?…
Quand il eut fini le recensement, le total arrivait à cent vingt huit parts. Il fallut procéder à une répartition que l’orgueil et l’émulation rendirent assez laborieuse mais à laquelle on arriva enfin. Un beau contrat sous seing privé fut établi alors par Bernard pour servir de base aux actes notariés. Une clause innocente y prévoyait, pour la fourniture de l’eau d’irrigation, des conditions extrêmement rémunératrices. Les convives très gais, très bruyants et comptant l’un sur l’autre, signèrent successivement sans se faire prier après avoir fait mine de lire mais chacun d’eux n’ayant jeté les yeux que sur le chiffre qui le concernait personnellement. Quand le dernier des convives fut sorti, Bernard, accablé de fatigue mais rayonnant de joie et de vanité, put dire à Mauléon : « Voilà une journée bien remplie ! nos créanciers sont devenus nos débiteurs. Sur ce, mon bon ami, constatons qu’il va être minuit et permettez-moi d’aller me coucher. Je tombe de fatigue. » Il alla souhaiter le bonsoir à Angèle et à Tante Rose qui s’affairaient dans la cuisine avec les domestiques pour remettre tout en ordre et il monta dans sa chambre. La fenêtre était restée entrebâillée ; quelques bouffées de brise entraient par instants. La nuit était noire, orageuse, ouverte parfois dans le lointain en lueurs subites de cratère par des éclairs de chaleur. Il distinguait à ses pieds une confuse masse de feuillage inerte au fond de l’abîme. Plus noir encore que l’ombre, le Viaur serpentait, à peine miroitant aux intervalles où la lune dégagée un instant des nues y pouvait baigner sa lumière. « Quelle température étouffante ! » murmura Rabevel. Il se dévêtit entièrement, passa sa robe de chambre sur son corps nu. Il ne se sentait pas à l’aise, nerveux et mal disposé au sommeil. Il fit quelques pas de long en large, revint à la fenêtre, attendant il ne savait quoi. Enfin, il entendit le murmure de prières qui l’avait tant frappé à son premier séjour ; il en fut irrité, ferma la croisée. « Elles m’agacent, ces bougresses, avec leurs mômeries », fit-il de mauvaise humeur. Il s’allongea sur son lit, mais les paroles de nouveau lui parvinrent après un instant : « Étoile du Matin… Maison d’Or… » Elles lui furent vraiment insupportables : « Ah ! non, dit-il, faisant un retour sur lui-même, alors quoi ? Je deviens neurasthénique ? » Mais ces mots bourdonnants le cernaient toujours. Il eut l’idée de quitter la chambre, de descendre. « Non, voyons. » Il sortit pourtant sur le palier, arriva jusqu’à l’escalier ; mais les prières y avaient encore meilleur accès, montaient plus claires avec une sorte de tranquillité paisible et familiale. Il se jugea ridicule, pensa à retourner chez lui ; puis il eut l’idée, ou plutôt il crut avoir l’idée d’une farce, il ne voulut pas se sonder davantage et entra tout doucement dans la chambre d’Angèle. Il y avait derrière la porte un immense placard rempli de robes ; il s’y logea tant bien que mal et attendit.
Ce fut seulement lorsque le pas de la jeune femme résonna dans l’escalier qu’il prit conscience de l’acte qu’il venait d’accomplir ; il en trembla presque. Comment avait-il pu se donner à lui-même (et y croire ?) le prétexte d’une farce ? Mais Angèle entrait ; il ne songeait plus à rien ; il était là immobile et désormais passif, haletant d’il ne savait quelle espérance et quelles craintes. Son ancienne maîtresse était donc enfin tout près de lui, seule, ignorant sa présence… Elle tourna le commutateur, dit à mi-voix : « Suis-je sotte, il n’y a plus de courant, passé minuit ». Elle posa son bougeoir sur le marbre de la cheminée, resta quelques secondes à la fenêtre, puis s’assit toute pensive. Bernard lui trouvait l’air fatigué et dégoûté de toutes choses, une mine de Cassandre ; il en fut remué et la plaignit obscurément sans pouvoir démêler les motifs de sa pitié. Elle commença de se déshabiller lentement, l’esprit visiblement ailleurs ; elle pliait avec soin ses vêtements, les déposait sur le dossier d’une chaise ; à un geste qu’elle fit, Bernard crut qu’elle allait venir au placard et trembla comme un enfant pris en faute. Il se sentait indiscret, coupable, extraordinairement intimidé ; au fond de lui-même il craignait d’être surpris dans sa retraite et de paraître ridicule et odieux. Cependant Angèle était maintenant en chemise et il devinait les formes de son corps à travers l’étoffe transparente. Elle alla vers la fenêtre et s’apercevant au passage dans la glace de l’armoire, se retourna après l’avoir dépassée, mit le bougeoir au-dessus de son visage qu’elle examina un instant ; Bernard apercevait son image, goûtait cette expression brusquement tendue et presque cruelle de la femme qui se critique dans un miroir ; mais celle-ci pouvait sourire ; ses trente ans restaient intacts. Elle soupira pourtant, revint à la fenêtre, s’y pencha attentivement, tournée vers celle de la chambre de Bernard ; elle fut un instant aux écoutes, puis se rassit en soupirant encore. Elle avait l’air chagrin d’une petite fille abandonnée, la posture lasse, ses deux avant-bras allongés sur les cuisses. Elle se leva de nouveau, laissa tomber sa chemise et apparut toute nue. Elle prit sur le lit sa chemise de nuit ; au moment où elle allait la passer, un souffle d’air frais monté de la vallée pénétra dans la chambre ; elle frissonna, murmura : « Ah ! qu’il fait doux ! » et reposa sur le lit sa chemise de nuit sans la mettre. Elle décrocha du mur une grande cuvette de tôle émaillée, s’y assit les jambes croisées, renversa le broc sur ses épaules, s’abandonna au ruissellement de l’eau froide avec délices. Le vent entré par quelque lucarne dans le couloir fit battre une fenêtre. La jeune femme se leva aussitôt apeurée, courut à sa porte et la ferma à double tour. Puis elle s’essuya, se frictionna, et s’assit sur son lit. Bernard considérait cette nudité adorable que la maternité avait respectée. Comme à Saint-Cirq, quatorze ans auparavant, il voyait de nouveau aux lueurs vacillantes de la bougie deux fleuves d’ombre et de lait rôder et s’affronter sur ces roches tendres d’un mouvement agile, élastique et coordonné. Angèle polissait ses ongles distraitement, ses beaux seins fermes à peine ébranlés par le mouvement du buste. Bernard en crut sentir la chair entre ses lèvres fondue, la masse brûlante et lourde dans ses paumes. Enfin, la jeune femme allongea sur le lit ses hautes cuisses de chasseresse et s’étendit tournée vers lui ; son corps ne fut plus qu’une immobile statue d’ivoire dorée de lueurs pâles, d’ombres plus chaudes que ces lueurs, et, dans ces ombres transparentes, fleuri d’autres ombres opaques, comme le mystère qu’elles célaient. Rabevel la contemplait avec l’attendrissement respectueux que l’amour ajoute au désir en lui ôtant son caractère animal. Le même refrain lui revenait toujours où il qualifiait à la fois l’être bien aimé tout entier : « Qu’elle est belle ! » cri de reconnaissance, cri de l’admiration vouée par lui au cœur, à l’esprit et au corps de cette créature passionnée. Une heure sonna ; la jeune femme se dressa, parut hésitante, alla jusqu’à la porte, écouta ; on eût dit qu’elle attendait. Le silence régnait. Elle réprima un sanglot que Bernard perçut à peine, et, tout doucement, fit tourner la clef dans la serrure, ouvrit, écouta un instant, le cou tendu, puis repoussa la porte sans bruit. De nouveau, elle sembla hésiter, la main sur la serrure ; mais elle se décida, ne tourna pas la clef et, après avoir soufflé la bougie, se mit au lit. Dans l’obscurité, elle se laissa enfin aller et pleura longuement. Les sanglots s’entrecoupaient de paroles indistinctes où Bernard crut reconnaître son nom. Puis les pleurs cessèrent peu à peu et il perçut enfin le souffle régulier de sa maîtresse endormie.