Nul raisonnement, nulle volonté qui lui frayât pourtant un chemin vers elle. Ce doux être le magnétisait comme par une onde de délice obéissante au rythme de son sein. Elle était nue, ouverte à son caprice sans nul rempart opposé au désir. Et cependant il avait beau s’apparaître à lui-même, véhément, embrasé d’amour, éperonné de mille flèches, nimbé de cette imminence mystérieuse qui ne laisse à l’âme antagoniste que l’alternative de l’égarement ou du repli ; il avait beau éprouver à l’extrême de l’évidence que sans elle la vie ne pouvait plus être autre chose qu’un gouffre vertical vertigineusement fuyard sous son pied déjà posé… toutes ces velléités de piège ou d’audace se serraient dans une embâcle inattendue. Sa joie de retrouver au bout de douze ans, seule et parfaite, la créature de son sang, s’exaltait et s’exténuait des ivresses de sa famine ; un vagabondage de souvenirs, une contamination foisonnante de mirages le poussaient au délire. Il écarta les rideaux de son placard, sortit à pas de loup, étouffant de chaleur, de fatigue et d’une fièvre subite, tituba, se retint aux couvertures du lit proche et s’abattit enfin sourdement contre la table de nuit.

Éveillée en sursaut, mais muette, et l’œil aigu, Angèle scrutait l’ombre. La respiration de Rabevel toute proche la rejeta en arrière. Elle n’osait crier craignant le scandale si vraiment c’était lui qui approchait. Elle souffla à voix basse : « Qui êtes-vous ». Point de réponse. Alors, courageusement, elle frotta une allumette et aperçut le corps de Bernard sur la descente de lit. Elle alluma la bougie, se pencha sur son visage ; il portait une blessure au-dessus du sourcil : « Il a dû glisser, se dit-elle, tomber, le front sur l’encoignure du marbre ». Elle le souleva péniblement, l’étendit sur son lit, nettoya la blessure qui lui sembla superficielle et qu’elle baisa longuement : « Quel grand fou ! » se répétait-elle. « Quel grand fou ! » Elle fit une compresse d’eau fraîche qui le ranima ; il ouvrit les yeux, eut pendant une grande minute un air perdu qui la bouleversa, la mit tout de suite, toute affolée, contre lui, de tout son corps, rongée d’une inquiétude sans nom ; et il ne reprit enfin ses sens que pour la posséder, sanglotante d’amour, de remords et de la joie de l’avoir retrouvé.

Elle resta quelques heures dans le flot du bonheur et de l’abandon. Tout était oublié qui n’était pas Bernard. Immense puissance du don corporel ! Une suavité dévalante l’alanguissait ; l’indulgence, la douceur, la tendresse, toutes les émotions et tous les sentiments harmonieux de la plénitude la plus parfaitement comblée, l’envahissaient ; elle n’était plus qu’une créature extasiée et qui désormais s’ignorait mortelle. La bougie éclairait faiblement son divin visage et Bernard se sentit orgueilleux de la voir enfin heureuse : « Tu ne m’en veux pas ? » dit-il. Elle leva la tête suivant le mouvement instinctivement onduleux de son cou, appointa un peu ses lèvres, le contempla sans autre réponse qu’un sourire et laissa tomber le visage sur son épaule. Depuis douze ans elle n’avait connu que les étreintes de François, étreintes brèves de nomade dont elle avait la crainte et l’horreur, persécutée du souvenir de leurs premières nuits où le mari s’était maladroitement montré lubrique et brutal. Avec Bernard, elle retrouvait enfin le délice insensiblement conquis, la pudeur réservée, l’absence chaste de l’intention précise ; et pourtant quelle ardeur autrement violente calcinait leur couple adultère ! Quelle douceur de feu !

Ils causèrent à voix basse, se retrouvèrent, firent enfin le point de leur voyage. Il lui raconta sa vie ; il lui dit sa solitude et son indifférente fidélité à Reine ; il avait dû édifier sa fortune ; pas une journée, pas une heure où le désir d’un corps de femme l’eût visité. Qu’il eût songé à elle, certes ! en pouvait-elle douter ? Mais c’était avec résignation, l’œuvre essentielle étant d’abord de devenir riche pour disposer à son gré des êtres et des choses. Il l’entretint longtemps ainsi ; elle aimait l’entendre, lui faire conter ses roueries et ses combinaisons, riait tout bas en le traitant de rusée canaille avec un doux roucoulement de la gorge où semblait s’avancer et s’attarder le désir. Il finit par conclure : « Et maintenant il n’y a plus qu’une chose à faire : venir à Paris sous prétexte d’élever notre Olivier. Je t’installerai un gentil nid. Nous serons heureux, si heureux ! » Olivier ! elle n’y songeait plus. Son fils lui apparut aussitôt, si beau ! et si plein d’une amoureuse et naïve admiration ! Il l’appelait quelquefois Maman-Petite-Sainte et soudain, revenant en coup de bélier, tous les remords l’envahirent à gros bouillons et la submergèrent de dégoût. Elle ne sentit plus de son vertige que son entraînement horriblement sexuel, se mit sur son séant, blanche et réellement secouée d’une nausée. Elle repoussa Bernard du bras, la figure bouleversée de crainte et du déchirement intérieur. L’image de la Tante Rose, humble et vertueuse, l’image de Blinkine ardemment repenti et qui peut-être priait pour elle à cette heure dans une cellule, l’image du petit Olivier soudain prévenu de son indignité et ruisselant de larmes, lui apparurent, insupportables, la rejetant avec mépris dans une irrémissible honte. Ce fut une crise de désespoir étouffé, affres silencieuses qui craignaient l’éveil de la maisonnée muette, de larmes ravalées, de hoquets qui la secouaient à la briser ; la mise en œuvre, pour la destruction et le détraquement, de tous les ressorts prodigieux d’une incomparable machine vivante.

Bernard essayait en vain de la calmer mais il semblait que ses paroles ne fissent que l’exciter davantage. Presque à voix haute, sauvagement, elle faisait : « Mourir, ah ! mourir ! » Il lui disait tendrement : « Angèle, mon Angèle ». Mais elle répétait encore : « Mourir ! Je veux mourir… » Et le repoussant avec violence, elle finit par ajouter : « Tu es la cause de tout, toi, crapule ! » puis par le secouer, le mordre à pleines dents. Il se laissait faire, serrant les mâchoires, résistant à l’envie de la rouer de coups, espérant qu’elle allait enfin se taire. Et, en effet, elle retomba haletante, les yeux clos. Elle demanda : « Quelle heure peut-il être ? » Il répondit : « Je ne sais pas, mais l’Angélus sonne ». — « Alors, il est quatre heures ; quelle nuit ! » — « Je vais te laisser », dit-il. Il se leva, passa sa robe de chambre, chaussa ses mules. Elle ne parut l’entendre ni le voir, répéta d’une voix qu’il ne lui connaissait pas « Quelle nuit ! » Puis elle ajouta : « Quel désastre ! » et, tout doucement, regardant soudain vers lui avec crainte « Mourir ! » Lui, à peine guidé par les lueurs de la bougie mourante, se dirigeait à tâtons vers la porte. Au moment où il l’entrebâillait, un courant d’air brusque le fit retourner, il aperçut Angèle qui, descendue silencieusement de son lit, avait ouvert la fenêtre et l’enjambait. Il eut le temps de sauter, de la saisir aux pieds, de maintenir ce corps nu tout entier déjà projeté dans l’espace et verticalement renversé contre le mur, s’égratignant au crépi. Avec quelle peine surhumaine il put remonter cette masse qui se défendait et voulait mourir, altérée de vertige, de vide, de l’appel des roches basses où écumait le Viaur ! Il la tint enfin dans ses bras, épuisée, pourpre, farouche et muette. Il la remit au lit, referma la fenêtre. La bougie s’était enfin éteinte, la chambre était noire ; seule, la tache livide de la croisée trouait les ténèbres. Il alla à la porte, l’ouvrit, la referma en restant à l’intérieur, immobile et invisible. Aussitôt que le loquet fut retombé, Angèle se redressa comme un fantôme. Elle descendit du lit en gémissant, revint à pas brisés vers la fenêtre. Comme elle mettait la main sur le bouton, Bernard l’empoignait de nouveau, la couchait, la bourrait de coups de poings qui meurtrissaient ses muscles et la laissèrent endolorie, incapable d’un mouvement. Il dévissa le bouton de l’espagnolette, retira la clé de la porte, sortit, ferma à double tour et rentra dans sa chambre. Il se vit dans la glace, les yeux agrandis, le teint de plomb. Il se lava hâtivement, s’habilla, descendit. Il consulta sa montre. Quatre heures et demie. Il sortit. Le bourg dormait ; une pluie de fin de nuit automnale le transperça tout de suite et le fit grelotter. Il traversa le village, consulta les plaques indicatrices, trouva enfin ce qu’il cherchait et partit d’un pas accéléré sur la route.

Au bout de trois quarts d’heure, il arrivait à Bellecombe ; le Père Blinkine sortait de l’office et le reçut tout de suite. Bernard ouvrit la bouche, s’aperçut qu’il ne pourrait pas s’expliquer ; il avait une boule dans la gorge, il dit : « C’est grave. Viens à la Commanderie tout de suite ». — « C’est bien, répondit Abraham, en route ». Ils retournèrent par le même chemin jusqu’au pont de Faussergues. Là le moine indiqua un raccourci sur la rive du Viaur. L’eau rapide et noire coulait le long d’eux. L’indifférence, le mystère, le silence de cette nature qu’il n’avait jamais vue à une heure aussi matinale serraient le cœur de Bernard. Il dut demander à Abraham une pause de quelques minutes. Ils arrivèrent enfin et trouvèrent Mauléon et les valets qui descendaient dans la cuisine.

— Je n’ai pas pu dormir, dit Bernard, je suis allé chercher mon ami Blinkine.

— Et vous avez bien fait ! Mais, sapristi, je n’aurais jamais cru voir un Parisien debout à six heures. Et il a bien fallu partir à quatre heures, hein ! pour être de retour à six !

— Oui, quatre heures et demie.

— Le lit n’était donc pas bon ? Un peu d’énervement peut-être ?…