Ils n’attendirent pas le lendemain sans curiosité. Qu’allait être cette réception ? Splendide sans doute comme d’habitude. Mais pourvu que n’y éclatât pas quelque scandale ! Ils espéraient cependant que rien de la vie intime de l’armateur ne transparaîtrait sous l’apparat de la fête. Car Rabevel aimait l’apparat. Tous les Parisiens connaissaient déjà sa magnificence à cette époque. Depuis, d’ailleurs, le rôle politique et économique qu’il joua, le mirent suffisamment en vedette pour qu’on en vînt à savoir, par la presse ou autrement, le détail de sa vie, en ce qu’elle avait d’apparent, avec cette minutie particulière à notre temps.
En 1909, toutefois, l’armateur ne possédait encore ni le vieil hôtel de la rue Barbey-de-Jouy dont la belle façade passe pour le chef-d’œuvre de Du Cerceau, ni le ravissant château de la Champmeslé qu’un admirateur de la grande actrice lui avait fait construire, aux portes de Paris, à la Grenouillère, et où Rabevel donna vers la fin de la guerre les fêtes qui firent le scandale et l’admiration de la Capitale. Il habitait un hôtel, somptueux certes, mais de construction récente et sans beauté, dans le quartier Monceau.
Il n’avait rien épargné pour le rendre confortable ; sans doute, malgré son goût très sûr, aurait-il même accumulé à l’excès bibelots et objets d’art si sa femme n’y avait veillé. Reine avait toujours réussi en effet à maintenir dans le ménage la simplicité et la distinction que des siècles de raffinement et de politesse donnent aux familles de la bourgeoisie française. Elle continuait à aimer tendrement ce mari audacieux auprès de qui elle n’était qu’une ombre. Rude et jovial, Rabevel se laissait chérir ; il témoignait toujours à sa femme une affection presque paternelle, l’estimait, ne lui refusait rien mais chaque jour plus nerveux depuis son échec auprès d’Angèle et sa réussite auprès de Balbine, plus compliqué, l’esprit plus tendu, il recherchait avec plus de maladif désir la compagnie de la gourgandine.
C’était ainsi que Balbine Vassal était à présent son inséparable maîtresse. Devenue peu à peu l’amie de sa femme, elle avait silencieusement étudié les goûts de cet homme que les excès de toute sorte vouaient à la neurasthénie et à l’érotisme. La conquête totale s’était révélée difficile ; elle avait dû agir avec une extraordinaire prudence. Il ne fallait point s’offrir car Rabevel était fin ; il ne fallait point feindre la pudeur ni la simplicité puisque l’homme recherchait au contraire le stupre ; il ne fallait pas surtout qu’il pût, une minute, supposer que cette petite Balbine désirait avant tout satisfaire ses goûts de luxe et son orgueil : devenir Madame Rabevel. Quant à sa propre perversité, comme il ne manquait pour l’assouvir ni mâles ni moyens, elle ne la faisait intervenir qu’en second lieu dans ses calculs.
Elle avait abouti à l’asservissement de Rabevel, non sans fausses manœuvres que son instinct avait pu reprendre d’autant plus aisément qu’avec son amant il avait son maximum de puissance de par son origine physiologique : tota mulier in utero. Un homme moins soumis aux misères de la chair eût échappé à des pièges que celui-ci ne pouvait plus éviter. Il grondait encore, irrité contre lui-même, honteux de ce joug sensuel, dégoûté de la fange où il s’enlisait ; et enfin, attristé devant sa déchéance morale lorsqu’il comparait à la femme qui était la sienne la femme qu’il avait choisie.
Depuis quelques mois, Balbine se sentant souveraine, le minait sourdement. Elle affectait la jalousie, exigeait le divorce, feignait de vouloir reprendre sa liberté. Rabevel s’emportait ; des discussions orageuses avaient lieu où les deux amants proféraient les plus ignobles mots, s’en délectaient et oubliaient dans l’ivresse physique des réconciliations leur propre abaissement.
Balbine ne jugeait pas devoir encore tenter définitivement le jeu qu’elle s’était promis. Elle patientait, faisait renaître ces disputes dont son amant ne pouvait plus se passer tant il y trouvait de savoureuse horreur. Elle voulait lui imprimer d’elle un goût et une habitude incurables ; et tels qu’un jour elle pût le quitter avec la certitude de le voir revenir. Après quelques-uns de ces départs et de ces retours, pensait-elle, il faudrait bien, si elle lui condamnait sa porte, qu’il l’épousât.
En attendant, elle conservait auprès de madame Rabevel, son masque d’amie et cela, chose curieuse, sans effort. Ce soir-là, elle lui avait conduit sa grande fille enfin revenue d’Espagne où elle était élevée ; elle ne comptait pas garder longtemps Nicole dont les dix-sept ans accusaient fâcheusement l’âge maternel ; mais comment ne pas la présenter à de si bons amis que les Rabevel ? et de plus, Vassal, attendu chaque jour, voudrait lui-même voir sa fille. Elle haussa les épaules ; quand serait-elle donc débarrassée de cet imbécile ?…
Cependant, on avait prié Nicole de se mettre au piano ; on savait que Vassal admirait son talent précoce et en était fier ; on se demandait avec curiosité si continuaient les progrès constatés à chacun de ses passages à Paris.
Dès qu’elle eut attaqué les premières mesures d’une douloureuse étude de Chopin, l’auditoire fut fixé ; Vassal ne se trompait pas en proclamant le talent de Nicole. Marc et Olivier, dans un coin du salon où se pressaient les invités de Rabevel admiraient silencieusement auprès de Noë. Quand le piano fut refermé :