Sonnez tous à l'assaut,
Approchez vos engins,
Abbattez les murailles
Tous les biens des Romains
Je vous donne au pillage[206].
Cet ordre fut cruellement exécuté. La description que fait Brantôme du sac de Rome par les lansquenets et les volontaires espagnols, soulève de tristes réflexions sur les mœurs des gens de guerre de cette époque, que plus tard Callot a dessinés. Il y a sans doute un peu d'exagération dans le récit du sire de Bourdeille qui n'était pas témoin oculaire des faits qu'il raconte par ouï dire: Brantôme n'était pas au siége de Rome; mais il avait écouté, entendu ce récit de la bouche même de quelques-uns de ces soudards, compagnons d'armes de sa jeunesse; le souvenir en était resté en sa mémoire: «Rome vaincue, dit Brantôme, ils se mirent à tuer, desrober, tuer et violer femmes sans tenir aucun respect ni à l'âge ni à dignité, sans respecter les saintes reliques des temples, ni les vierges, ni les moniales, jusques là que leur cruauté ne s'estendit pas seulement sur les personnes, mais encore sur les marbres et antiques statues: les lansquenets qui étaient imbus de la nouvelle religion, s'habillaient en cardinaux, en evêsques en leurs habits pontificaux et se promenaient ainsi parmi la ville, au lieu d'estaffier, fesaient ainsi marcher ces pauvres éclesiastiques, à côté ou en devant en habits de laquais, les uns les assommaient de coups, les autres se contentaient de leur donner des horions, les autres se moquaient d'eux et en tiraient des risées en les habillant en bouffons et maltassins; les uns leur levaient les queues de leur chappes en fesant leur procession par la ville et disant les litanies; bref ce fut un vilain scandale.»
Brantôme ajoute comme un souvenir: «Les huguenots en nos guerres en ont bien fait autant et mesme à la prise de Cahors, car, tant que dura leur séjour, les palefreniers tous les matins et soirs qui allaient abreuver leurs chevaux, s'habillaient de chapes des églises qu'ils avaient prises et montés sur leurs chevaux, allaient en l'abreuvoir et entournaient ainsi vestus en chantant les litanies et un qui avait trouvé la mitre allait derrière fesant l'office de l'évêque.[207]» Je rapporte ce passage de Brantôme, pour expliquer et justifier les réactions populaires contre les calvinistes.
Il serait impossible de suivre plus loin les récits trop naïfs du sire de Bourdeille, dans la description du sac de Rome par les lansquenets et les compagnies d'aventuriers espagnols; Brantôme ne s'épargne pas la licence des tableaux et la franchise des expressions. L'opinion qu'il a des dames romaines (comtesses, marquises, baronesses), est un peu conforme à sa manière de conter les galanteries des dames à la cour de Henri II et de Charles IX. Il faut prendre Brantôme comme un charmant hableur, une espèce de Boccace français qui lance un peu au hasard des noms propres à côté des récits de galanterie souvent inventés; il les conte si bien, avec tant de naturel, qu'on ne distingue pas ses imaginations de la vérité, et qu'on se laisse doucement bercer par ses agréables aventures.
Pendant le sac de Rome, la dévastation des basiliques, le saccagement de la tombe des Apôtres[208], par les reitres plus cruels que les Huns et les Alains, le pape et les cardinaux s'étaient réfugiés au château Saint-Ange, où ils subirent un siége régulier; du haut de cette vaste tour (le Môle d'Adrien), ils purent contempler ces processions moqueuses, dans lesquelles les Huguenots, montés sur des ânes, transportaient les reliques et même le pain consacré. Les prédications de Luther avaient préparé ces excès de la soldatesque allemande.
L'empereur Charles-Quint, tout en désavouant le sac de Rome, n'en faisait pas moins assiéger le souverain pontife dans le château Saint-Ange, et le forçait à se rendre prisonnier en l'environnant de respect, et en s'agenouillant devant lui; l'empereur aimait les grands captifs. Il mêlait un respect affecté à sa politique d'invasion et de conquête; c'était sa seule hypocrisie.